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Des galeries qui aboutissent à des crayères hautes comme des cathédrales, des millions de bouteilles stockées dans la fraîcheur humide et constante des 8 km de caves de Ruinart : les crayères de cette maison de champagne sont inscrites au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 2015, elles inspirent comme jamais les artistes et marquent ses visiteurs. Pour la série "Dans le secret des lieux", LaLibre.be vous y emmène, à 40 m sous terre, à la rencontre du vin de mousse et des âmes qui y ont... vécu.


Au milieu de l'escalier impressionnant qui nous conduit au coeur du dédale des crayères de Ruinart, l'empreinte en peinture blanche de deux pas : ceux de l'artiste chinois Liu Bolin. Les deux petites marques impriment à jamais la présence en résidence de l'artiste chez Ruinart. C'était en août 2017. Durant une dizaine de jours, Bolin a été dans les vignobles, dans les bureaux, dans les ateliers de production et bien sûr dans les crayères.

Dans ce vaste lieu (3 niveaux, 8 km de caves et 24 puits de craie) classé au Patrimoine de l'Unesco depuis juillet 2015, la magie agit directement : sa majesté mystérieuse fait de l'effet aux visiteurs anonymes comme aux plus grands artistes, ceux qui collaborent chaque année à l'agrandissement de la collection d'oeuvres d'art contemporain de Ruinart.

Liu Bolin y a réalisé huit photos comme lui seul (et son équipe) sait les faire : des clichés où il disparaît complètement dans l'environnement qu'il choisit. Sa façon, au tout début de son parcours artistique, de dénoncer une société de consommation omniprésente et un régime chinois non démocratique sans en subir la censure. Pour Ruinart, il a tenu à camoufler avec lui des ouvriers qui travaillent depuis des années pour la maison de champagne.

© Liu Bolin pour Ruinart

Eux qui ne connaissaient pas Liu Bolin, qui avaient un regard lointain sur les collaborations artistiques de leur entreprise, le suivent désormais sur Facebook ou YouTube, savent tout de sa carrière et leurs yeux brillent d'être immortalisés de la sorte et de faire le tour du monde au travers des foires d'art contemporain que Ruinart investit : plus de 30 chaque année ! Car la plus vieille maison de champagne française a clairement choisi sa voie : ce ne sont pas les fêtes, le cinéma, le star-system qui lui font tourner la tête. Non, ce sont les oeuvres d'art... L'entreprise est née en 1729, en plein dans le siècle des Lumières, période où les intellectuels, les philosophes et les artistes se questionnent sur le monde dans lequel ils vivent et font rayonner la France bien au-delà de ses frontières grâce à son "art de vivre". Nicolas Ruinart, qui créa ce négoce, va très concrètement y contribuer avec son "vin de mousse", comme on appelait le champagne à l'époque !


Des draperies au vin de mousse

© "Le déjeuner d'huîtres" de Jean-François de Troy, 1735 - Musée Condé de Chantilly (c) RMN / Harry Bréjat

On sait, grâce aux nombreuses archives, que le premier livre de commandes de Nicolas Ruinart date du 1er septembre 1729. L'histoire des bulles commence donc par ces mots "Par la grâce de Dieu et de la Sainte Vierge, je commence ce livre le 1er septembre".

Nicolas Ruinart a 34 ans quand il se lance dans le commerce du champagne. L'homme bien né vient d'une riche famille de marchands de textiles de la région. A l'époque, Reims est un grand centre de commerce de tissus et draperies ainsi que de soieries de Lyon.

Pourquoi se détourne-t-il des tissus toujours en plein essor pour se lancer dans l'inconnu et le commerce de champagne ? Françoise Sastre, guide éclairée des visites de la maison, nous répond : "En mai 1728, un édit royal de Louis XV autorise le transport des vins en bouteilles. Ce qui change tout pour le champagne et sa double fermentation auquel le conditionnement en fût ne convient pas du tout", limitant sa consommation à la région. Là, enfin, cette boisson festive et glam déjà à cette époque va pouvoir gagner Paris, Versailles, les autres pays et les autres cours !

A cette avancée économique et pratique, les archives Ruinart laissent supposer que Nicolas était également bien renseigné de ce qui se passait à la cour et chez les riches seigneurs. Son oncle, Dom Thierry Ruinart, grand lettré qui avait fait ses études à Saint-Germain-des-Prés, était devenu moine bénédictin : "Il est très bien introduit dans les milieux qui comptent et a pu observer l'effervescence qui se manifestait autour du champagne ! Certainement a-t-il pu pousser son neveu dans cette nouvelle aventure". 

D'ailleurs, en 1735 "Le Déjeuner d'Huîtres" de Jean-François de Troy (ci-dessus) montre cet art de vivre à la française, rempli de convivialité, de gourmandise, de partage et de bon temps autour d'une bonne table. Mais que boit cette belle assemblée ? Rien moins que du champagne Ruinart, d'après la bouteille joufflue... Six ans après ses débuts, voici la maison artistiquement adoubée...


Du centre-ville aux géniales crayères

© Les Crayères Ruinart

En 1764, les premiers exports avec la Belgique ont lieu. C'est Claude, le fils de Nicolas, qui développe le négoce au-delà de la France : Allemagne, Pays-Bas, Angleterre et donc Belgique,... il ne cesse de partir en mission aux quatre coins du monde. Jusqu'à ce que son père lui laisse les rênes de la Maison. Ruinart a grandi et l'entreprise se trouve bien à l'étroit dans le centre-ville, elle n'a pas de caves pour y entreposer les bouteilles et en louent partout autour de la maison mère. Pas pratique du tout... De ce constat désespéré va naître un coup de génie de la part du fils du fondateur : il découvre à l'extérieur de la ville des mines de craie sur la colline Saint-Nicaise, exploitée depuis les temps romains.

A cette époque, elle sont quasi abandonnées. Claude Ruinart y descend en rappel et, au fil des couloirs, des galeries et des puits qu'il visite, une idée se fait jour : la température de 11° y est constante (idéale pour la prise de mousse, le moment le plus délicat de la production de champagne), le degré d'humidité de 90% est parfait (il accompagne parfaitement le vin dans son vieillissement) et l'obscurité et le calme font partie intégrante des lieux. Surtout, la craie est une matière bénie : elle retient l'eau comme une éponge, empêchant que les sols ne soient noyés et, en cas de forte chaleur, la vigne vient y plonger des racines assoiffées et reconnaissantes. Un travail difficile mais précieux qui fait gagner le raisin en minéralité.

L'audacieux rachète le terrain situé à 3 km de la ville et y construit sa maison et son entreprise. Désormais, la maison Ruinart trône sur sa colline, tout y est rassemblé : les bureaux, la réception, la production. Le développement peut continuer. Bien sûr, d'autres négociants ont vite suivi côté export comme côté emplacements. Depuis le XVIIIe s. à Reims, cette colline est l'abri de toutes les grandes maisons de champagne : Moët et Chandon, Pommery, Krug, Laurent-Perrier, Veuve Clicquot...


Celliers à champagne devenus des abris de survie humaine

© Les Crayères Ruinart

Bien plus qu'un entrepôt de bouteilles, les crayères forment un impressionnant lieu de mémoire. D'abord, on y voit émerveillé l'empreinte du geste de ceux qui ont creusé la roche il y a des milliers d'années puisque ces galeries remontent à l'époque gallo-romaine pour une partie. Viennent ensuite ces graffitis et mots gravés dans la craie, témoins anonymes d'une activité militaire notamment durant les guerres napoléoniennes. Le plus émouvant étant certainement ces petites chapelles taillées dans la roche blanche, ces visages suppliants, hommages au Tout-Puissant ou ces signatures gravées d'une main soucieuse : durant les Guerres mondiales, les crayères ont servi d'abri aux Rémois dont la ville a été abondamment bombardée. Un hôpital militaire avait été installé dans les caves de Pommery durant la guerre 14-18. Dans celles de Ruinart, il y avait tous les bureaux de la maison, des abris et même une école...

Aujourd'hui, ces galeries se visitent, on y descend par petits groupes, soudainement silencieux devant ces souterrains et ces puits de craie hauts comme la cathédrale St-Rémy de Reims et dont la forme rappelle la bouteille du vin de mousse. Rien n'a bougé, à part l'obturation par une plaque en verre des "cheminées" vers l'extérieur. Et toutes ces bouteilles ! Elles sont des milliers à abriter le champagne à différents moments de son vieillissement.


Du champagne Ruinart à l'art


C'est André Ruinart qui est à la tête de l'entreprise en cette fin du XIXe. C'est lui qui va faire entrer l'entreprise dans l'ère de la communication. Il demandera en 1896 à Alphons Mucha, artiste art Nouveau bien connu à l'époque de réaliser une affiche pour mettre en valeur son champagne. Celui-ci imagine une femme pulpeuse et sensuelle portant du bout des doigts une coupe pétillante, symbole de fête et de bons moments. L'affiche téméraire fait scandale à l'époque ! Il associe aussi Ruinart aux grandes courses automobiles de la région et sponsorise la traversée de la Manche en remettant le Grand Prix Ruinart au gagnant. 

Mais surtout, Ruinart et l'art ne se quitteront plus. Et pour souligner cet ADN artistique, la maison travaille chaque année depuis 11 ans avec des artistes qui créent des oeuvres après être venus en immersion dans ces lieux chargés d'histoire et d'histoires. La maison est présente dans 30 foires d'art contemporain, ce qui lui permet d'être au contact des artistes, de sentir finement les tendances et d'approcher certains d'entre eux pour agrandir la collection. Dans ce cadre, à Reims, on peut voir certains des portraits de Erwin Olaf qui a déniché dans les crayères des traces de visages humains, des formes animales dans la craie et ses fissures. Un travail en noir et blanc magnifique. La dernière collaboration en date est donc celle avec Liu Bolin et ses disparitions au sein de ces mystérieuses crayères...


De la visite à la dégustation

© Ruinart

Ruinart ouvre ses grilles de fer forgé qui permettent d'accéder à ses caves de craie à des petits groupes pour une visite de 2h. On y voit les oeuvres d'art de différents artistes et surtout, une fois devant ce grand escalier, la grande découverte commence : souterrains remplis de bouteilles poussiéreuses et annotées, rack de dégorgement dans les puits grandioses, murs chargés d'histoires, ... La guide fait vivre l'endroit avec brio.

La visite ne se termine pas une fois revenus au grand air rémois mais par une expérience intéressante : un comparatif de deux vins, l'un millésimé et l'autre non. Le visiteur choisira entre du champagne et du champagne rosé. Et apprendra à repérer la saveur du chardonnay dont la fraîcheur aromatique marque l'ADN des crus Ruinart. Et l'on repart en ayant compris au détour d'une gorgée goûteuse ce que veut dire une « note briochée, toastée, une note d'agrume, de fleur blanche ». Une belle découverte. Qui nous fait penser à cette sentence de Bertrand Mure, un des piliers de Ruinart après-guerre qui aida au rapprochement salvateur avec Moët et Chandon et lança le fameux Blanc de Blancs Ruinart. Il avait coutume de dire qu'il buvait uniquement du champagne « de 9h du matin à 9h du matin ». C'est décidé, on suit... avec sagesse, bien sûr.

>> Maison Ruinart, 4 Rue des Crayères, 51100 Reims