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À l'heure qu'il est, Cédric Gras s'apprête à voguer vers l’Antarctique, à bord de l'Akademik Fedorov, un navire russe de ravitaillement des équipes basées sur le continent austral. Géographe russophile, baroudeur érudit, écrivain talentueux, le Français a carte blanche des éditions Paulsen pour en ramener un récit de voyage. Lui est conscient de sa chance, presque un peu étonné d’être publié, lu, écouté, invité, récompensé. Mais savoure, visiblement, cette reconnaissance.

Il était une fois Cédric Gras, un jeune homme qui s’est senti pousser des ailes en lisant des récits d’alpinisme. Ses héros des cimes s’appelaient Hermann Buhl, Reinhold Messner, Gaston Rébuffat, Walter Bonatti. Cela aurait pu en être d’autres. "C’est le hasard, des livres vous tombent entre les mains, vous ne savez pas comment." Il pense moins au voyage qu’à l’aventure avec un grand A. "Comme tout adolescent, j’avais envie de faire des choses exceptionnelles." Les Andes, l’Altaï, les monts Tian, le Karakorum, l’Himalaya : l’amour de la montagne le transporte plus loin, plus haut. Mais "je me suis rendu compte qu’il y avait aussi des cultures à découvrir dans les vallées". Il délaisse l’alpinisme "pour le voyage avec un grand V".

Le vent de la liberté pour moteur

C’est le "vent de la liberté" qui le pousse et le porte. Il le dit, et sourit. "Je fais de la philosophie de comptoir, là…" L’amour de la nature lui donne le cap, surtout si elle se fait austère. Les déserts de glace inspirent son deuxième livre, "Le Nord, c’est l’Est" (Phébus), dans lequel le géographe explique qu’on retrouve des paysages arctiques partout à travers le monde grâce à l’altitude. Depuis, son regard s’est porté vers les rivages. "Les mers qui me fascinent le plus sont violentes, comme celle d’Okhotsk qui vient se fracasser sur les falaises en Russie", dit-il. "Finalement, quand je rassemble toutes mes destinations, j’y vois un vrai tropisme pour ces déserts froids."

Et une irrésistible attraction pour la Russie - elle qui "a répondu à des attentes que je ne savais pas formuler". De ses compatriotes de cœur, il aime l’indifférence poétique et l’amour de l’existence. C’est avec eux que Cédric Gras a passé sa jeunesse. Avec eux qu’il se sent à l’aise. Une année d’études à Omsk en Sibérie, puis quatre en Extrême-Orient pour y piloter un improbable bureau de l’Alliance française. "C’était la plénitude des extrêmes, la douceur des brises glacées", écrit-il dans "Vladivostok. Neiges et moussons" (Phébus), son premier livre.

Il se lance dans une thèse de doctorat, mais préfère la poésie des mots aux écrits scientifiques pointilleux. Qu’à cela ne tienne, il se servira de ses recherches pour raconter plus densément "L’Hiver aux trousses" (Stock), son dernier périple à travers l’immensité extrême-orientale russe, à pied, en stop, en remorqueur, en Antonov. "L’idée de la littérature de voyage est de faire passer un certain nombre de connaissances." Cédric Gras y médite sur l’inexorable déclin automnal de la région. Toute une métaphore. "L’Extrême-Orient russe, c’était moi, un éternel potentiel jamais accompli, des plans faramineux perdus dans l’abîme du passé, des ratés spectaculaires, de lointaines rives, des chimères et le temps qui s’écoulait, poursuivi par l’hiver."

Se poser ? Plus tard peut-être

C’est là qu’il pense le plus sérieusement à s’établir. Mais "je n’allais quand même pas m’y enterrer à cet âge !" Il se dit qu’il pourra toujours y revenir, plus tard. Sauf que le temps passe et qu’on ne revient évidemment pas. Cédric Gras n’a pas encore 30 ans quand il prend alors la tête de l’Alliance française à Donetsk en Ukraine. Mais la guerre l’oblige à refluer, jusqu’au cher pays de son enfance. "Cela faisait plus de dix ans que j’étais parti. Je ne suis pas devenu russe ni ukrainien, mais je ne me vois pas longtemps en France. La société russe est la seule dans laquelle je me sente à l’aise." Il a la nostalgie du futur et de ses rêves d’enfants. Il faudra repartir.