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Du théâtre National boulevard Jacqmain, on connaît le blanc du hall d'entrée et le gris-noir de la salle et de la scène. Mais ce théâtre inauguré en 2004 est un véritable labyrinthe, on y travaille à tous les étages pour accueillir, produire ou concevoir près de 34 spectacles par saison. Incursion "côté cour" du plus grand théâtre de la Communauté Wallonie-Bruxelles.


Poussez la porte d'entrée, récupérez vos tickets sur la gauche le cas échéant, déposez votre vestiaire à droite, montez le magistral escalier, buvez un verre au bar et à l'heure dite, allez vous installer dans l'un des 3 salles du théâtre National. Et profitez du spectacle.

Aller au théâtre ? C'est un jeu d'enfant ! Mais derrière cette simplicité (le plus dur, c'est de choisir ce que l'on va aller voir) il y a une machinerie impressionnante. 34 spectacles y sont donnés en moyenne par saison: des pièces bien sûr mais aussi des festivals, des concerts, des expos, et puis des répétitions, des filages, des camions qui déchargent des décors montés ailleurs, ...


L'atelier de couture

Nathalie reprend une couture d'un vêtement blanc, il servira pour le tournage qui doit être fait pour la nouvelle création studio du National, "Arctique". Au 5e étage côté cour, l'atelier Costumes est calme. C'est ce spectacle débutant le 23 janvier qui occupe les mains habiles des couturières et costumières (elles sont 4 en tout, même si elles ne sont que rarement là en même temps). Le travail a changé mais Nicole Moris, la cheffe costumière travaille encore comme en haute couture : elle fait des « toiles », c'est-à-dire des ébauches en calicot ou en texture qui se rapproche de ce que l'on veut voir porté « Après, cela me sert de patron, c'est finalement plus rapide que de couper directement dans le tissu, car dans ce cas, je dois laisser de la marge pour les retouches ou les changements », explique Nicole. Et elle s'y connaît ; 25 ans qu'elle travaille au National.

Les bustes accueillent des vêtements, les couturières repassent, reprennent, mesurent, inventent. « Aujourd'hui, on crée moins de costumes de A à Z parce que les spectacles sont de plus en plus contemporains mais on adapte pas mal ». Un costume peut être prêt en une journée ou deux à trois jours pour les plus compliqués.

Le spectacle en création est en répétition à l'étage juste en dessous, ce qui est très pratique : il suffit d'une volée de marches pour faire les essayages et voir si le vêtement se glisse dans l'ambiance voulue de la pièce. Et avec le comédien qui le porte. Un vrai luxe que seuls le National et la Monnaie peuvent se permettre : ils sont les derniers théâtres à Bruxelles à posséder un service costumes et couture intégré. Le Théâtre de Liège a également la chance de bénéficier d'une telle structure.


La réserve costumes


En plus de l'atelier couture, un espace impressionnant utilise une partie du -2 et permet de stocker plus de 30 ans de costumes ! Là, on retrouve des esthétiques bien marquées avec des costumes montrant à quel point on jouait beaucoup de classiques il y a encore quelques années. Une quantité de jeans incroyables, des vestes en polaire kaki à côté de robes en taffetas façon princesses. Du jaune, du rouge, du violet, des tenues pour se transformer en monstres, des robes de bal, des vestes aux épaulettes démesurées, un étage avec des chaussures : des bottes fourrées, des chausses façon Moyen âge.

C'est la première action des costumières à chaque nouveau spectacle : aller faire un tour dans la réserve pour voir si quelques pièces ne pourraient pas servir à un prochain spectacle, et notamment pour les répétitions « même si ce n'est pas le costume final, cela permet au comédien de se sentir déjà dans la peau de son personnage ».


Les salles de répétition


« On reprend à "Je parie qu'il y a une piscine dans ce bateau" », clame la metteuse en scène Anne-Cécile Vandalem. Dans le studio de création, les décors du nouveau spectacle de sa compagnie Das Fraülein impose directement son atmosphère. On est sur un bateau, construit par l'équipe construction du National. Mais l'ambiance n'est pas franchement à la croisière...

Ce sont les premières répétitions in situ pour « Arctique » dont la première aura lieu dans quelques semaines. Cette pièce écrite et mise en scène par Anne-Cécile Vandalem a pris possession d'une des trois salles de représentation et c'est là que s'effectuera le work in progress. Les comédiens connaissent leur texte, bien sûr mais tout le reste va évoluer : les costumes, les mouvements scéniques, les jeux de lumière, le jeu lui-même. Une dizaine de personnes regardent la répétition dans le noir. Derrière la scène, une autre scène où l'on tourne des images qui serviront pendant la pièce. Une mise en abyme vertigineuse comme les aime la créatrice qui avait déjà utilisé la vidéo dans son spectacle « Tristesses ». Toutes les personnes de sa compagnie Das Fräulein sont mobilisées, sans compter les équipes du National puisque celui-ci est producteur du spectacle.

Maniaque du détail, la metteuse en scène veut que tout soit calé au minimum. On referme la porte doucement, il y a encore beaucoup de travail !


La technique, les stocks et les ateliers de construction


"C'est un vrai labyrinthe ici quand on ne connaît pas bien l'endroit, remarque Catherine Agniez, régisseuse et machiniste, Mais quand on a compris que tout tourne autour de la grande scène, on se repère". Elle nous emmène au -2 où Julien est en train de reconstituer le tableau de bord du navire pour Arctique » : pour l'aider, on lui a donné une photo d'une véritable salle de commandement et à partir de cadrans récupérés, de bois, de matériels dénichés dans l'immense stock non loin de lui, naît presque à l'identique tout ce que l'on peut voir sur photo...

Les gros décors des créations du National sont fabriqués à Zuun, non loin de Leeuw-St-Pierre. Là, il y a un immense atelier qui permet de construire des décors impressionnants. Le bateau de croisière d'Arctique a pris vie là-bas avant d'être transporté par camion jusque dans la tout petite rue Saint-Pierre à l'arrière du National. Certains décors vont vivre l'expérience des cintres, c'est-à-dire qu'ils vont être suspendus en hauteur, tenus par des fils (on ne dit jamais corde dans un théâtre) et descendus au moment des changement de décors manuellement.

Car au National, pas mal d'actions sont manuelles, ce qui permet une plus grande finesse de manipulation. Derrière les « allemandes » (les rideaux noirs sur les côtés du plateau qui cachent les murs), durant les spectacles, machinistes et régisseurs sont prêts à actionner les fils (filins) et les chanvres (les grosses cordes tressées) au go du régisseur en chef !

L'équipe de construction du National compte 8 personnes mais elle est souvent renforcée par des intermittents du spectacle : pour construire tous ces décors, c'est bien nécessaire ! 

Le plateau

© Olivier Papegnies

C'est l'espace le plus connu, ce que le commun des mortels appelle la scène et la salle. C'est surtout immense et totalement modulable : tous les gradins peuvent s'enlever et l'endroit devient alors salle de concert, on peut allonger ou rétrécir la scène qui fait 20.80 de largeur et 18 de profondeur, agrandir ou rétrécir la jauge (le nombre de fauteuils qui se monte à 750 au National).

Les soirs de spectacle, c'est seulement bien après minuit que cette machine de guerre qu'est le Théâtre National retrouve le calme et le silence. Pour des raisons de sécurité, le rideau de fer est tiré toutes les nuits, entre la scène et les gradins. Côté jardin et côté cour à nouveau séparés... Pour peu de temps.