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En Belgique, 13% des 25-35 ans, hommes ou femmes, ne veulent pas d’enfants . Partant de ce constat, nous sommes allées à la rencontre de quelques-unes de ces femmes qui refusent d’être mères par choix.


A travers plusieurs témoignages, elles expliquent avec leurs mots la pression sociale qu’elles subissent juste parce qu’elles ne suivent pas le schéma classique qu’une partie de la société attend d’elles.

Quand j’étais enfant, j’étais toujours déçue lorsque je recevais des poupons pour mon anniversaire. Je les déballais, puis les abandonnais dans la salle de jeu. J’adorais les Barbie. Elles étaient grandes, jeunes, amoureuses. Je m’imaginais comme elles, plus tard. Et quand Barbie avait un bébé avec elle, je disais que c’était sa petite soeur. Pas sa fille ”, explique Rozie sur son blog .

Comme Rozie, certaines femmes se sont rendu compte très tôt qu’elles ne voulaient pas être mères. D’autres l’ont réalisé en grandissant. Certaines ont parfois changé d’avis avec le temps mais les femmes que nous avons interrogées sont sûres d’elles et de leur décision : la maternité, ce n’est pas pour elles. Un choix qui ne concerne qu’elles (et leur couple) mais que des membres de leur famille ou des inconnus n’hésitent pourtant pas à commenter. Ce faisant, ils jettent sur la table une partie de leur intimité comme s’il s’agissait du dernier potin people à la mode.


“Alors, quand est-ce que tu vas avoir un bébé?”

Que la femme soit célibataire ou en couple, dans la vingtaine ou la trentaine, elle ne pourra pas échapper indéfiniment à cette question. Elle peut très bien venir de grand-mère Huguette qui s’impatiente de ne pas avoir d’arrière-petit-enfant ou même de l’amie de la cousine de l’organisatrice de la soirée que vous n’aviez jamais vue avant.

“Quand je dis que je ne veux pas d’enfants, j’appréhende d’être prise à partie par mon interlocuteur”, confie Sophie, 30 ans.

Aux yeux de certains, une femme en âge de procréer qui ne veut pas d’enfant cache en effet un problème sur lequel il faut mettre le doigt en posant le plus de questions possibles ou, pire, en tentant de la convaincre qu’un enfant est la plus belle chose qui pourrait lui arriver.

“Une amie m’a carrément conseillé d’aller voir un psy pour régler ce ‘problème’ qui pour moi n’en est pas un du tout!”, raconte Sarah 31 ans.

“Dernièrement, j’ai hésité à dire que j’étais lesbienne pour avoir la paix”, raconte Mélanie, 24 ans, régulièrement confrontée à des questions gênantes sur son non-désir de maternité.

Delphine, 30 ans, a quant à elle trouvé une réponse toute faite qu’elle oppose en boucle à ses interlocuteurs trop curieux. “Et toi, comment se passe ta vie sexuelle? Combien de fois par semaine fais-tu l’amour? Comment ça, ce n’est pas le sujet? Mais c’est toi qui m’as parlé en premier de mes parties génitales”.

“Discuter de ce sujet est un vrai dialogue de sourds chez la plupart des moins de 40 ans. Je suis arrivée à un point où certaines fois, je réponds que je ne peux pas en avoir ainsi la personne en face croit avoir percé une douleur “de femme qui ne peut enfanter” et passe à autre chose. Obliger de mentir pour avoir la paix c’est fou ça !”, analyse Gloupsy sur son blog.

“Ces questions ne sont pas anodines. Elles reflètent bien que dans l'inconscient de la société, avoir un bébé est une étape incontournable de la vie. Mais ce n'est pas une étape du tout en fait. C'est un choix, pas une suite logique dans le développement d'une personne”, explique Nina, 26 ans.


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“Tu es encore jeune, tu verras”

Un débat qui se conclut parfois par la célèbre phrase moralisatrice “Tu finiras par changer d’avis” quand l'interlocuteur réalise qu’il ne lui suffira pas de 2-3 arguments pour ébranler une décision mûrement réfléchie.

J’ai vraiment l’impression qu'on ne me prend pas au sérieux quand je dis et répète que je ne désire pas d'enfant”, désespère Lolita, 23 ans.

On nous demande de nous justifier, d’expliquer nos choix, on essaie de nous convaincre que nous avons tort, que nous sommes immatures, que nous sommes anormales”, se révolte Sophie, 30 ans.

Un sujet qui a inspiré une blague à l’humoriste belgo-canadien Dan Gagnon dans un de ses spectacles. “Quand je dis à mes proches que je ne veux pas d’enfants et qu’ils essaient de me convaincre que j’ai tort, j’imagine la même scène avec un autre sujet de conversation. Imaginez deux secondes : je leur dis que je n’aime pas le jambon et ils me répondent ‘mais tu verras, tu finiras par aimer le jambon, c’est tellement bien le jambon, y’a tellement d’avantages à aimer le jambon’ ”. Absurde, non?

Ces remarques, multipliées par un ou dix interlocuteurs, sont les parfaits exemples de la pression sociale que vivent ceux qui ne veulent pas d’enfants.


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Un choix qui fait peur...

Ces femmes entendent aussi souvent des propos culpabilisants voire carrément violents qui peuvent avoir un impact sur leur estime de soi.

“J’ai été menacée et insultée. Tout ça parce que les gens ne supportent pas que mes choix de vie risquent de les amener à se poser des questions sur les leurs”, raconte Nathalie, 43 ans.

“On me dit que je mourrai seule”, explique Charline, 32 ans. “On me traite d’égoïste”, confirme Stéphanie, 40 ans.

Cela ne fait que rajouter une pression inutile sur les épaules de ces femmes qui craignent également les conséquences de leur choix, tout en l’assumant.

“Je sais que mon père voudrait que j’ai des enfants. Voir un homme de son âge portant un enfant dans la rue, ça m’attriste car je me dis que mon père n’aura jamais droit à ça”, confie Pascale, 33 ans.

… et qui a un impact sur leur couple

“Les hommes ont en général très mal réagi quand je leur disais que je ne voulais pas d’enfants”, se souvient Zazie, 53 ans.

“Mon compagnon me dit qu’il veut être avec moi et qu’il ne veut pas d’enfants mais, parfois, je pleure car j’ai peur qu’il le regrette un jour”, avoue Charline, 32 ans.

“Je suis mariée mais j’ai peur qu’un triste jour, mon mari m’abandonne parce que je n’accepterai pas de faire un enfant. C’est bien la seule part de moi que je ne me sens pas capable de lui offrir. Je ferai tout pour lui, sauf un enfant. Bien sûr, je l’ai prévenu dès le début. Il a accepté, il est fou amoureux de moi. Mais je me sens coupable. Coupable de lui voler ce droit, et craintive qu’il ne le prenne ailleurs,” confie Rozie .


On ne fait pas un enfant pour faire plaisir aux autres

Si certains moments sont parfois difficiles à vivre, rien ne pourra entamer ce qu’elles ressentent au fond d’elles. Tout simplement parce que, quoi que les autres en pensent, elles sont réellement heureuses sans enfants…

“Je veux vivre pour moi”, explique Maïté, 25 ans. “Je veux être libre”.

Un désir de liberté qui transparaît dans chacun des témoignages que nous avons récolté.

“J’ai voulu avoir une belle carrière dont je suis très fière aujourd’hui. Je ne regrette aucunement mon choix”, confie Anais, 32 ans.

"Je ne veux pas donner la vie dans un monde rempli de violence", souligne Patricia, 48 ans. Pour Gwendoline, 31 ans, "on est déjà assez sur Terre".

“Il n’y a pas de raison à ne pas vouloir d’enfant. Il s’agit d’un désir qui n’a donc ni logique ni réflexion”, résume Delphine, 30 ans.

Contrairement à ce que beaucoup pensent, toutes ces femmes ne détestent pas les enfants. Certaines d’entre elles nous ont confié être heureuses dans leur rôle de tante ou marraine et apprécier les bambins... mais “chez les autres”.


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Stop à la culpabilisation, vive les “non-parents”

Théophile de Giraud est un écrivain et activiste belge. Il est connu pour avoir créé la fête des non-parents avec sa compagne de l’époque.

Il est injuste que les non-parents ne soient jamais célébrés comme ils le méritent. C’est pourquoi nous leur proposons de se retrouver fraternellement dans un lieu où personne n’aura le mauvais goût de leur reprocher leur choix de vie et où il fera bon rire autour du feu de notre exaltante liberté ”, pouvait-on lire à l’époque dans le descriptif de l’événement public. Un rassemblement qui a eu lieu trois années de suite, de 2009 à 2011.

A travers cet événement parfois teinté d’humour noir, les organisateurs voulaient avant tout dénoncer la pression sociale subie par les “child-free”, ces hommes et femmes qui ne veulent pas d’enfants par choix. Car, comme le rappelle Théophile de Giraud, les hommes aussi peuvent bien évidemment prendre la décision de ne pas vouloir d’enfant.

La pression sociale est, certes, davantage dirigée sur les femmes que sur les hommes, mais c’est précisément le signe du sexisme invraisemblable qui entoure la question de la procréation, la femme étant encore systématiquement associée à la reproduction ”, souligne Théophile de Giraud, lui-même “child-free”.

Comme dénonçait si justement Simone de Beauvoir, ‘que l’enfant soit la fin suprême de la femme, c’est là une affirmation qui a tout juste la valeur d’un slogan publicitaire’ ”.


>> Pour aller plus loin sur le sujet, lisez l'analyse de Benoît Dardenne, professeur de psychologie sociale à l’Université de Liège.