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Une série du photographe Michel Loriaux raconte le quotidien de femmes qui s'occupent seules d'exploitations agricoles en Ardenne. Des portraits beaux et tendres dans une campagne rude. Expo à voir à partir du 18 février à Bruxelles.


Le photographe Michel Loriaux est allé pendant près d'un an et demi à la rencontre de femmes qui s'occupent seules d'une exploitation agricole en Ardenne belge. Touché par les propos d'une agricultrice rencontrée lors d'un précédent travail, ce photographe engagé a voulu aller à leur rencontre, pour connaître leur quotidien. Il en est revenu avec des portraits plus poétiques que politiques, des photos de femmes dans un quotidien où les vaches prennent presque toute la place... et quelques chats aussi ! Une tendresse et de la beauté que l'on pourra partager lors de l'exposition « La Profondeur des Champs - Portraits de femmes seules en agriculture », à partir du 18 février à la Maison Pelgrims à Bruxelles*.


Comment vous est venue l'idée d'aller à la rencontre d'agricultrices ?

Dans le cadre des élections de 2014, j'avais réalisé pour la RTBF une série « Crash Test » où les chefs de parti partaient dans la région d'un citoyen qui lui faisait rencontrer des personnes ayant, comme lui, des choses à dire. Un professeur des écoles avait ainsi emmené Emilie Hoyos voir une agricultrice, Mme Gonay. Elle est vice-présidente de l'Union des agricultrices wallonnes et présidente provinciale de la Fédération wallonne de l'Agriculture. J'ai été touchée par son discours. A tel point que j'ai voulu la photographier dans son univers. Ma décision était prise.

© Michel Loriaux
Cécile au petit matin auprès de quelques-unes de ses vaches.


Comment vous êtes-vous préparé ?

Je ne voulais pas d'un reportage photographique engagé, même si d'habitude, c'est plutôt ce que je fais... Non, je voulais les suivre dans leur quotidien, voir comment elles se débrouillent et bénéficier aussi de la magnifique lumière de l'Ardenne, surtout au petit matin !

Concrètement, je suis allé à la Foire de Libramont et j'y ai rencontré des exploitants dont un m'a mené vers Michèle, exploitante à Bertrix. Après énormément de palabres, elle a bien voulu que je la suive. C'était ma première porte.


Comment rentre-t-on dans l'intimité de ces femmes certainement pudiques, dures à la tâche ?

Ce n'est pas évident. J'en ai rencontré beaucoup qui n'ont pas accepté. Elles me disaient : « A quoi ça sert ? » et je leur répondais « Vous avez une boucle d'oreille, là, ça ne sert à rien non plus à proprement parler ! Mais c'est beau, cela vous fait plaisir, cela vous met en valeur, c'est une partie de vous... ». j'y suis allé avec mon discours direct, honnête, plein de curiosité. « La vie est trop courte pour être timide » disait Cartier-Bresson, cela mène tout mon travail !

© Michel Loriaux
Michèle dans le cimetière, sur la tombe de son mari.

C'était un travail de patience pour me faire un peu oublier, parfois, je les laissais tranquilles un temps puis je revenais. Mais au début, elles m'ont accueilli en se disant « Ce type va me suivre toute la journée ? C'est pas possible... ». Finalement, cela s'est bien passé.


Qu'avez-vous ressenti auprès d'elles ?

De la frustration car c'est dur ce qu'elles font. Cécile par exemple, son mari est décédé mais elle a voulu continuer. Elle s'occupe seule de 600 têtes de bétail. Pourquoi elle fait ça... parce que c'est ce qu'elle a toujours fait avec son mari, parce que la ferme c'est sa vie et les bêtes une vraie passion. Elle arrive à sortir quand même un peu mais pas beaucoup. Du découragement parfois : il faut être rationnel, les femmes sont moins fortes physiquement que les hommes et quand un taureau ne veut pas rentrer dans une étable, c'est mission impossible pour elles de se faire « obéir » ! Elles ne se sont pas dévoilées facilement mais quand même... Ce sont des femmes terre-à-terre surtout qui portent beaucoup mais savent ce qu'elles ont à faire. Et puis il fallait voir comme elles étaient amusées par mon manque de connaissance de la ferme !

© Michel Loriaux
 Cécile, pause tendresse avec du lait pour les chats

Elles ont toutes pris un malin plaisir à me tester. Michèle qui m'avait invité à manger un poulet fermier m'a demandé d'aller rentrer une vache dans l'enclos pendant qu'elle finissait de préparer... J'ai mis 3/4 d'heure et encore, avec un peu d'aide ! Elle a bien ri.


Que retenez-vous de cette année et demie aux champs ?

Ces agricultrices connaissent la solitude, parfois le découragement. Mais surtout, elles sont fières de ce qu'elles font et elles réussissent et s'entraident. Elles restent des femmes aussi : certaines ne manqueraient pas un bal, d'autres qui me recevaient pour la première fois couraient chez le coiffeur et se montraient sous leur meilleur jour le lendemain, je le remarquais tout de suite. 

Et elles sont pleines d'humanité. Certainement parce qu'elles savent ce que c'est que la dureté de la vie. Michèle a été très touchée par le sort des réfugiés syriens et elle m'a demandé comment se mettre en contact avec un réfugié qui voudrait venir l'aider contre le gîte et le couvert.

© Michel Loriaux
Michèle, dans un moment de découragement passager : une bête récalcitrante, c'est très très énervant.


Et maintenant ?

Je travaille en collaboration avec un psychanalyste intervenant à la Porte Ouverte à Blicquy, un centre encadrant les autistes dans un ancien cloître, en pleine nature. Deux fois par semaine, je vais à leur rencontre. Mon objectif est de faire un travail de fond sur l'univers des autistes. C'est secouant, touchant, cela pose question de rencontrer ces personnes. A les voir vivre, j'ai tout de suite senti cette phrase : « Seul avec les autres », ce sera le titre de ce travail.


>> La Profondeur des Champs. Portraits de femmes seules en agriculture – Photographies de Michel Loriaux, du 18/02 au 06/03 (Vernissage le merc. 17/02) à la Maison Pelgrims, rue de Parme, 69 – 1060 Bruxelles. Plus d'infos sur le site du photographe.