Magazine Il y a 150 ans, le Japon s’ouvrait au monde après deux siècles et demi d’isolement. L’Occident découvrait ses traditions et son esthétique, qui fascinent encore. En comprendre les origines revient à saisir une part de l’âme japonaise.

Si la technologie n’est plus le titre de noblesse du Japon, son esthétique demeure une qualité distinctive. Tout qui a visité l’archipel notera, au-delà du cliché convenu de la confrontation entre modernité et tradition, que le pays est terre de sensations. Le vocabulaire japonais est l’un des plus riches pour exprimer les émotions et le ressenti. Six concepts, éclairés par l’Histoire, éclairent les fondements de son raffinement.

L’ukiyo

En Occident, on le surnomme encore Pays du Soleil Levant (1). Mais Pays du Monde Flottant conviendrait tout autant. Le "monde flottant" (ukiyo en japonais) irrigue toute la culture japonaise. Cette notion est l’envers du rationalisme occidental. Le bouddhisme enseigne que les plaisirs terrestres sont fugitifs. Toute chose est évanescente, changeante - "flottante".

Alan Watts, vulgarisateur du zen en Occident, résume le concept de l’ukiyo : "si vous essayez de marcher sur l’eau, vous essayez de la saisir, et vous vous noyez. […] Pour nager, vous devez vous relaxer, offrir votre corps à l’élément liquide. Si vous vous laissez aller, vous constater que l’eau vous maintient". Il ne faut pas résister aux éléments, il faut se laisser porter par eux.

L’ukiyo explique l’art de la suggestion dans les arts traditionnels - notamment les estampes (appelées précisément "ukiyo-e") - par opposition au figuratif de l’Occident.

L’impermanence

Qui dit "monde flottant" dit "impermanence". Rien n’est immuable. Tout peut changer ou disparaître. A fortiori lorsque l’on vit sur un archipel volcanique, dont la côte Est subit les ouragans. Quand le pire peut survenir chaque jour, on s’émerveille de tout ce qui incarne la vie.

Dans les médias japonais, les prévisions météo s’accompagnent de celles des tremblements de terre. Mais au printemps, on y ajoute le calendrier de la floraison des cerisiers, la sakura zensen, qui attirent des dizaines de milliers de personnes dans tous les pays. Le Taki-Kazura, cerisier millénaire, à Miharu, attire à lui seul 300000 admirateurs.

Un moine-poète du XIIIe siècle, Kamo no Chômei, a résumé l’impermanence dans un classique de la littérature japonaise "Notes de ma cabane de moine" : "Indéfiniment coule l’eau du fleuve qui va, et ce n’est plus la même. […] Ainsi vont l’homme et ses demeures en ce bas monde".

Dans la philosophie japonaise, le temps, tel l’eau du fleuve de Kamo no Chômei, entraîne l’humain dans son "écoulement irrépressible". La seule liberté est de s’y adapter. L’impermanence explique la résilience des Japonais face aux drames - comme la catastrophe de Fukushima en 2011 - mais aussi leur faculté d’adaptation.

Isolé volontairement pendant près de deux siècles et demi durant l’ère Edo (1600 - 1868), le Japon passe d’une société médiévale à une puissance industrielle et militaire en l’espace d’une génération durant la Restauration Meiji (1868-1905). Cette transition, véritable révolution culturelle et sociale, ne se fit pas sans douleur. En résulte cette confrontation entre le Japon ancestral et contemporain.

En découle le regard occidental qui juge le Japon "entre" tradition et modernité, selon le cliché répandu et répété.

En réalité, dans leur rapport particulier au temps, les Japonais seraient plutôt "dans" la tradition "et" la modernité à la fois. Ils "flottent" entre ces deux eaux.

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Le mono no aware

Corollaire de l’impermanence, le mono no aware" - ou "poignante mélancolie des choses" - constitue ce qui suscite l’émerveillement chez les Japonais : l’empathie "liée au sentiment d’impermanence" comme l’écrivent Chantal Deltenre et Maximilien Dauber dans un bel ouvrage sur la culture japonaise (2).

Ce qui est éphémère est d’autant plus beau. Selon l’orientaliste Danielle Elisseeff (3) ce serait même dans l’esprit japonais "une condition sine qua non de la vraie beauté" selon des préceptes en vigueur depuis l’époque de Heian (794-1185), quand la Cour impériale s’installa dans la future Kyoto.

On éprouve le mono no aware devant l’éclosion d’une fleur de cerisier, le vol d’un papillon, une brume matinale, l’harmonie d’un jardin ou la forme simple d’une tasse en céramique.

De l’impermanence et du mono no aware découle le rapport particulier des Japonais aux codes sociaux et à la tradition : parce qu’il faut bien vivre et s’ancrer dans le présent, les rituels permettent d’instaurer de l’immuable dans l’éphémère.

Ils offrent même l’occasion de célébrer ce dernier, comme la cérémonie du thé, processus rigoureux de plusieurs heures qui en précède la dégustation. D’où les nombreuses fêtes et cérémonies qui, plus encore qu’en Occident, accompagnent le cycle des saisons.

Le wabi sabi

La dualité entre immuable et éphémère remonte à l’ère Edo, qui fut caractérisée par un pouvoir bicéphale : celui, spirituel et symbolique, de l’empereur, et celui, administratif du shogun - alors véritable gouverneur du pays.

Installé à Edo (futur Tokyo), le dernier représentait le temporel (le présent) et affichait les signes extérieurs de puissance militaire, politique et économique. L’empereur,, confiné à son palais de Kyoto, incarnait l’immuable et l’âme japonaise (yamato damashii).

Se développant en vase d’autant plus clos que le pays était fermé aux influences extérieures, l’esthétique de la cour impériale forgea alors le wabi sabi. Wabi, c’est la simplicité tranquille. Sabi, la patine de l’âge (réelle ou suscitée). Le wabi sabi irrigue les arts décoratifs japonais depuis le XVIIe siècle. Les marques laissées sur objet par la nature ou par un imprévu ne seront pas lissées. L’imperfection naturelle est prisée. "Les Japonais se reconnaissent dans ces objets : imparfaits, asymétriques, humbles, mais enrichis de leur spiritualité, vertueux et sincères." (3)

La villa Katsura, à l’ouest de Kyoto, en est l’expression. Construite au début du XVIIe siècle, cette résidence impériale d’été est à la fois complexe dans son élaboration et modeste dans son apparence. Les matériaux bruts (bois, papier, paille) cohabitent avec des métaux précieux. Tout y rappelle la nature et sa beauté.

Après la Restauration Meiji (1868) et sa modernisation accélérée, le wabi sabi fut perpétué par le mouvement Mingei, équivalent nippon du courant Arts & Crafts, et subsiste dans la confection des produits traditionnels, du saké aux tuiles des maisons en passant par le bleu indigo des kimonos ou la préparation du tofu. On le retrouve dans les arts modernes, comme l’architecture contemporaine, le cinéma et la mode.

Le ma

Principe cardinal dans les arts nippons, le ma se réfère aux variations du vide. Le mot japonais signifie "intervalle", "espace", "durée", "distance". Le kanji, l’idéogramme japonais avec lequel on écrit ma symbolise un soleil entouré par une porte.

Le concept, ancien, n’est utilisé que depuis les années 1930 pour désigner le professionnalisme de l’artiste ou de l’artisan. Totalement dédié à son geste, il garde la capacité d’apprécier l’effet d’ensemble.

En architecture, il s’applique aux espaces ou bâtiments où l’on n’est "ni dehors ni dedans". C’est la pièce qui s’ouvre sur le jardin par la grâce des shoji (parois coulissantes). Le cadre des parois formant comme le bord d’un tableau.

La tradition se retrouve dans des bâtiments contemporains, comme l’atrium ouvert de la médiathèque de Sendai ou les coursives vitrées du musée du XXIe siècle à Kanazawa.

Dans les arts de la scène ou au cinéma, il correspond à ces pauses qui soulignent un geste ou un effet - ou aux moments de sidération dans les mangas ou les dessins animés japonais.

Dans les arts classiques et l’estampe, le ma explique la profusion des "blancs" et la tradition du "trait vivant", appliqué d’un geste continu. Ce n’est pas une fascination du vide, mais la recherche d’un vide qui fait sens, qui crée équilibre, profondeur et sensations.

L’iki

Pour Danielle Elisseeff, "il est impossible d’évoquer l’esthétisme japonais sans rappeler la notion de l’ iki , cet esprit propre au Japon qui sépare en deux catégories distinctes ce qui est beau et distingué de ce qui ne l’est pas" (3).

Est iki "ce qui est beau mais pas voyant, discret mais pas transparent, simple mais pas fruste". L’attitude iki est "celle d’une personne qui saisit la cruauté du monde sans renoncer à la beauté des choses impermanentes." On peut y trouver une forme de romantisme. Il mêle l’héroïsme revendiqué des samouraïs, et leur conscience de la mort, à la célébration de la beauté et de la nature par les courtisanes.

Esthétiquement, l’iki se traduit par l’évocation subtile et l’inachevé. En découle la conception japonaise du raffinement. Pour Dominique Buisson (3) "est raffiné ce qui ne se voit pas ou ce qui demande un effort pour être vu". Au théâtre Nô, ce sera "le masque qui parle, le geste qui dit, le silence qui explique". L’iki impose aussi que "l’emballage vaut plus que le contenu", comme le sait tout qui a vu le soin apporté à l’empaquetage du plus insignifiant article dans toute boutique.

Dans un rapport quasi-masochiste à la fabrication, la perfection ultime consiste à masquer le savoir-faire. C’est l’exécution du geste qui doit être parfaite, plus que le résultat. Et si élitisme il y a (seul l’initié devinera l’excellence derrière l’apparente imperfection), il est teinté d’humilité : la Nature et ses aléas dépasseront toujours le génie humain. Au Japon, on ne dira jamais "je pense, donc je suis", mais plutôt "je ressens, donc je suis".


1. Qui découle de la traduction littérale des deux idéogrammes qui forment son nom en japonais (Nihon) et qui signifient respectivement "soleil" et "origine" ou "naissance".

2. "Japon - Miscellanées", éd. Nevicata.

3. "Esthétiques du quotidien au Japon", collectif, éd. IFM/Regard