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Le sourire est large, l'accueil chaleureux mais avant de bifurquer vers le bureau où elle reçoit des personnes qui ont eu un cancer pour des séances de coaching, Magali Mertens nous emmène à l'étage, dans son salon. Parce qu'aujourd'hui, c'est cette jeune femme qui s'est battue à partir de 2011 contre un cancer agressif et rare des glandes salivaires, qui va parler. De son parcours et surtout de son association « Travail et cancer » qui vient à peine de voir le jour et qui entend mettre le focus sur un vaste sujet de société : le retour au travail et la réinsertion professionnelle des personnes ayant affronté et vaincu un cancer. Magali Mertens était l'invitée du Samedi de lalibre.be


En 2011 le diagnostic vous concernant tombe comme un couperet alors que vous ne vous y attendez pas du tout. Vous êtes dans le bonheur, enceinte de 7 mois...

Tout s'est passé très vite effectivement, 15 jours après les résultats, on a provoqué mon accouchement et mon bébé a été placé en soins néo-nat. J'ai été opérée sur-le-champ et à trois reprises ensuite, c'était très lourd et handicapant, je n'ai pas pu manger ni parler normalement pendant des années. Ce fut un combat au jour le jour que mon mari a vécu auprès de moi. J'ai évidemment dû arrêter de travailler.


Trois ans plus tard, en 2014, vous publiez un témoignage sur le web qui va faire le tour du monde. On vous sent en résilience et totalement changée par ce qui est arrivé.

J'étais en rémission, je faisais de la rééducation, j’ai dû réapprendre à parler et à déglutir convenablement. Mais je me sentais en vie. Ce qui m'a amenée à vouloir parler du cancer, c'est finalement une phrase : « J'espère que vous allez bien », une phrase écrite sur Facebook par une jeune femme que je connaissais un peu, atteinte d'un méchant cancer. Elle luttait pour sa vie et se préoccupait vraiment des autres. Cela m'a bouleversée, j'ai témoigné pour montrer qu'après un cancer, on peut rebondir bien et vivre mieux , vivants et survivants. Mais que l'on a besoin d'aide.


Selon vous, l'aide aux personnes en rémission n'est pas encore assez développée ?

Une fois que l'euphorie immense que l'on ressent quand on nous annonce la rémission, cette joie de savoir que la vie a gagné, il y a un grand vide. Un épuisement, une fatigue indescriptible. On est retournés du côté des vivants, dans la « normalité » et pourtant, on n'est plus le même. J'ai fait une dépression sans même le savoir au début. Je ne voulais pas ressentir ce mal-être, je le mettais sur le compte de la fatigue qui empêche de réfléchir, qui conduit à des troubles de la mémoire.

Par la suite, je me suis rendu compte que beaucoup de personnes ayant survécu à un cancer ont connu ce passage. Et je pense qu'il faut en parler mieux, accompagner les gens dans cette période de l'après où on est relâché dans un quotidien qui nous est finalement devenu inconnu . Et cela concerne aussi le monde du travail.

© DR

Ce sont des séances de coaching qui vont vous faire accepter et revivre la vie « d'après ». En quoi cela vous-a-t-il aidée, alors que vous étiez aussi suivie par une psychologue ?

Dès l'annonce du cancer alors que j'attendais mon enfant, j'ai été suivie par une psychologue formidable. L'aide psy c'est énorme, cela aide à déposer pas mal de choses, à mieux comprendre la réalité bouleversée, à faire la paix, à accepter. Mais je crois aussi à l'action, à la remise à l'action comme faisant partie d'une étape nécessaire pour aller de l'avant. Là encore c'est un post sur Facebook d'une vague connaissance qui annonçait qu'elle était désormais certifiée en coaching qui m'a fait me tourner vers cette relation d'aide spécifique. Cela m'a aidée très vite à nommer mes ressources, à énumérer ce que je voulais, à découvrir une valise d'outils utiles immédiatement. Je suis passée de victime à actrice de ma vie.

C'était tellement portant que j'ai décidé de me former au coaching pour pouvoir aider les gens qui ont eu un cancer à travers un blog, Vie et Cancer et des séances de life-coaching. Mais j'avoue que le coaching est réservée à des gens qui peuvent se le permettre et j'ai envie d'aider le plus grand nombre...


Pourquoi avoir décidé de créer une asbl intitulée « Travail et cancer » ?

C'est dans ma tête depuis des années. En tant qu'ancienne malade, en tant que coach j'ai voulu aller frapper aux portes pour témoigner, pour parler des difficultés de se réinsérer, de reprendre sa place dans l'entreprise, auprès des collègues. Mais c'était peine perdue, je n'ai pas été entendue. L'asbl Travail et cancer va donner du poids à mon propos. J'ai déposé les statuts mercredi dernier ! Aujourd'hui, les chiffres sont là : en Belgique, 1 homme sur 4 et une femme sur 3 de moins de 75 ans sont atteintes d'un cancer. Beaucoup sont des « actifs », cela affecte le travail, surtout qu'il faut aussi prendre en compte les proches aidants, obligés eux aussi d'organiser leur travail.

© Christophe Bortels

Le cancer est-il encore tabou dans le monde du travail ?

Oui, même si les choses bougent peu à peu depuis que le bien-être au travail devient un thème plus central dans les entreprises. Moi, ce que j'ai vécu, ce que je vois, ce que je crois et ce que je veux faire passer comme message, c'est que les personnes qui ont eu un cancer et s'en sont sortis ont traversé un ouragan. Parce qu'ils ont été confrontés à la mort, ils ont réfléchi à la vie, ce qui entraîne un travail sur soi. Ils comprennent mieux où sont leurs limites, ils connaissent au mieux leurs ressources, ils savent affronter, supporter, prendre sur eux, faire preuve de courage pour eux et les autres. C'est une richesse incroyable. A l'heure où l'on parle de plus en plus de la valorisation des compétences, eh bien voilà une solide compétence. Accompagner le travailleur dans son retour au travail, c'est aussi un coup gagnant pour les entreprises qui ne doivent pas être responsables d'un burn out, payer des indemnités, former quelqu'un d'autre, ... C'est un levier de création de valeurs à la fois pour le malade et pour l'entreprise.


Quels sont vos objectifs ?

Parler du cancer au sein du monde du travail, c'est aussi travailler sur d'autres paramètres. L'image de soi, parce que retourner au travail, c'est retrouver des valeurs communes, c'est structurant : on n'est plus seul, en pyjama dans son canapé, considéré comme un malade alors qu'on ne l'est plus. Il s'agit aussi de lutter contre l'isolement. Et lutter contre la précarisation.


Comment les personnes qui ont eu un cancer retrouvent-ils le chemin de leur emploi ?

Il n'y a pas de chiffres belges sur lesquels s'appuyer. Mais en France, un baromètre a été établi par l'association cancer@work . En 2016, 28 % des actifs ayant eu un cancer estiment ne pas avoir retrouvé leur place à leur retour en entreprise. Ce qui peut se comprendre quand on sait que en cas de cancer dans un service, la charge de travail a été reportée sur l'équipe dans 53 % des situations. Difficile de revenir dans ces conditions.

Cependant, il y a de nombreux cas de figure. Certains ex-malades ne peuvent plus assurer physiquement leur job. D'autres sont clairement mis sur des voies de garage et ne peuvent pas le supporter ; d'autres encore subissent un isolement de la part de leurs collègues, de leur hiérarchie, des actifs en rémission reviennent au boulot en voulant se donner à 100 % parce qu'ils aiment leur job, parce qu'ils veulent se prouver quelque chose mais ils ne tiennent pas... parce qu'ils ont voulu revenir trop fort et n'ont pas été accompagnés. D'autres encore ont découvert d'autres valeurs et ne se retrouvent plus dans ce qu'ils faisaient avant. Ils doivent s'écouter et être pris en charge en ce sens pour faire de leurs doutes une force.

© Christophe Bortels

Vous-même avez changé d'orientation professionnelle...

Oui je voulais donner un sens encore plus fort à ma vie professionnelle. Ma vie a changé depuis ce cancer, comme celles de toutes les personnes qui en ont été atteintes et s'en sont sorties. J'aime cette phrase que j'ai lue un jour : « A chaque fois que tu crois que l'univers te rejette, il te redirige ». Avec Travail et cancer, je veux faire avancer le retour au travail dans le respect des ex-malades, mettre en place des choses pour permettre des redirections plus aisées. C'est un chantier énorme mais je me vois comme un porte-voix, si j'arrive à faire bouger les choses, à me faire entendre, j'aurai réussi ma vie.


Comment faites-vous pour vivre tout le temps à proximité du cancer après avoir vous-même subi un cancer agressif ?

Je me suis imposée des limites, je ne coache que des gens qui sont en rémission, je continue à me faire coacher et à aller voir ma psy de temps à autre. Je mets un cadre mais surtout, j'ai l'impression que j'ai quelque chose à donner, alors je suis là et je prends plaisir à être là. Quand je fais tout ça, que je reçois des gens, que je m'enquiers de tous les progrès qui sont faits dans le traitement et l'accompagnement des personnes atteintes de cancer, que je crée une asbl, c'est fondateur, et c'est tellement important maintenant. Mais je vérifie très souvent que rien n'entre en dissonance par rapport à moi.