Magazine

Dans la cour de récré, Léna enrageait de ne pas comprendre ses "amis chinois qui parlent entre eux". Depuis début novembre, elle apprend la mandarin avec Mengyi, une étudiante qui lui assure des gardes en VO, très prisées des parents.

Mengyi, 24 ans, est une "baby-speaker", une baby-sitter peu ordinaire qui vient chercher Léna, 8 ans et le serre-tête bien ajusté, après l'école, située dans le sud de Paris en plein quartier chinois.

Née près de Shanghai, elle étudie à Nantes depuis plus d'un an et a dégoté ce bon plan par bouche à oreille. "C'est une amie anglaise, qui le faisait déjà et qui m'a convaincue d'essayer. J'ai dit pourquoi pas!" Mais ce n'est qu'à Paris, où elle est en stage depuis la rentrée, qu'elle a trouvé une famille intéressée par une intervenante chinoise.

Au programme du soir, une interprétation de "Frères Jacques" version mandarin. Au bonheur de Léna, qui préfère "apprendre en s'amusant" avec Mengyi, plutôt qu'avec sa maîtresse à l'école, où la langue est enseignée dès le CP.

En contrepartie, l'étudiante est ravie d'"améliorer (son) français" encore un peu hésitant, et d'apprendre "des expressions populaires que se disent les enfants" à la sortie de l'école.

Jan, étudiant en architecture, veille en allemand depuis plus d'un an sur William, encore à la maternelle, et qui aimerait pouvoir discuter avec son grand-père autrichien. "Je me mets dans la peau de ma mère quand j'étais petit", explique ce Franco-allemand, né d'un père français.

Pour Harley, étudiante Erasmus britannique, inscrite cette année à Sciences Po, garder un enfant lui permet de "se rapprocher de la vie française, d'intégrer une famille, de mieux comprendre ce que veut dire être Français, tout en s'amusant". Deux jours par semaine, elle joue la nurse anglaise avec un petit garçon de sept ans à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine).

"C'est difficile pour une étrangère à Paris de rencontrer des Français avec qui maintenir des rapports prolongés, déplore-t-elle. Là c'est possible avec l'enfant et les parents".

Comme Mengyi, Jan et Harley, de plus en plus d'étudiants bilingues sont recrutés par des parents soucieux de biberonner leurs bambins au plus vite à une langue étrangère, en majorité l'anglais.

Un métier en plein boom

Surfant sur ce business florissant, des agences spécialisées se sont créées. "Nous sommes sur une croissance de 20 à 30% par an", assure Antoine Gentil, co-fondateur de Baby Speaking, née en 2009. Il espère approcher les 1.000 intervenants l'an prochain. Parmi eux, 75% d'étudiants étrangers.

Les salaires alléchants, entre 10 et 16 euros nets de l'heure, font gonfler le nombre des prétendants à chaque rentrée. "On part sur 30.000 candidatures cette année", soit un bond de 50% par rapport à l'année scolaire précédente, indique Julien Viaud, le second associé de Baby Speaking.

Pour capter un maximum d'étudiants, les agences se livrent une concurrence féroce et multiplient les avantages annexes. "On leur offre un pass Velib, on rembourse le pass Navigo, ils reçoivent un abonnement téléphonique, on les aide à obtenir une aide au logement et à ouvrir un compte à la banque", énumère Caroline Benoît-Levy, co-fondatrice de Babylangues, l'autre gros acteur du secteur, créé en 2008.

"On est très exigeants" poursuit-elle: "Sur 4.000 candidatures, nous n'avons retenu que 350 intervenants en 2013". Un taux d'admission digne des plus grandes écoles... où elle dit recruter les trois quarts de son vivier. Linguiste de formation, cette ancienne prof passée par les Etats-Unis met à profit son réseau pour tisser des partenariats avec de prestigieuses universités américaines, comme Boston, mais aussi britanniques, telles qu'Oxford et Cambridge.

"Au-delà de leur capacité en langue, nos étudiants sont dans un cursus universitaire, avec un niveau de diplôme élevé. Et ça, ça plaît aux familles", souligne-t-elle. Depuis 2011, elles sont chaque année 25% de plus à avoir fait appel à ses services.