Magazine L'artiste urbain Denis Meyers a conçu un projet fou : depuis le mois de septembre, il remplit de ses mots et dessins près de 25 000 m² de murs, de fenêtres, de portes des anciens bâtiments Solvay. Voués à la destruction fin juillet... Vous avez encore un peu de temps pour vous rendre compte de l'ampleur obsessionnelle et de la beauté brute de « Remember Souvenir » !


Un espace vertigineusement grand, un travail titanesque, une durée éphémère, un projet obsessionnel, une mise à nu cachée, un esprit cathartique... Remember Souvenir, c'est l'oeuvre de tous les adjectifs. Pour Denis Meyers, il y aura un avant et un après "RS". Le 21 juillet, la disparition physique sera à l'oeuvre.


Artiste
Denis Meyers, cheveux en bataille et cigarette à la main, fait partie de ces artistes fêlés, rêveurs, urbains qui aiment le défi de la performance dans l'art. Artiste urbain et multiple, il est connu pour ses fresques ou pour ses stickers en forme de visages (il les appelle ses "perso"), imprimés et  découpés à la main puis disséminés dans toute la ville ou ailleurs. Il se revendique typographe. Et n'a pas peur des associations commerciales, avec Bellerose notamment et maintenant avec Dandoy.


Début

Le 29 septembre 2015, premier mot écrit avec une bombe de peinture noire, ça ne s'est plus arrêté. Et cela ne s'arrêtera pas avec le vernissage, ce vendredi 22 avril. « Je veux finir tout un espace d'ici le vernissage. Mais après, je continuerai. Et quand les bulldozers commenceront à attaquer une partie, je continuerai à l'opposé ».

Dès qu'il rentre dans une pièce, il sait immédiatement ce qu'il va faire. Ses gestes sont fluides, il peint rapidement, laissant l'histoire se raconter.

© Sébastien Alouf

Physique

Du gel l'hiver, les pieds dans l'eau, le froid, l'humidité, la pénombre, la poussière : "C'était une mise en danger artistique mais aussi physique." L'artiste veut aussi mettre son corps à l'épreuve. C'est pour cela qu'il a décidé de rassembler les 1500 bombes noires qu'ils a utilisées dans une seule pièce, les dressant côte à côte avec, au centre, l'espace pour un corps, le sien. Qui sera rempli par les vêtements qu'il a portés durant ces mois de labeur, tous les jours. Selon ses mots, ''tout est sujet''. Dessins de personnes anonymes croisés dans un bar, un tram, un métro, une rue, un concert ; portrait de sa famille, de ses amis, croquis de tous les DJ qu'il a croisés en 20 ans d'amour inconditionnel de la musique.


Souvenir

L'artiste a bombé des phrases et retracé des portraits sortis de ses carnets (il en a noirci pendant 20 ans tous les jours!) il s'agit donc de ses souvenirs qui vont finalement en créer de nouveaux, ceux des visiteurs. ''Ce projet c'est un moment de ma vie, ancré en moi et j'espère aussi dans la mémoire des personnes qui visiteront le site'' ou qui verront passer sur les réseaux sociaux les images accompagnées de #RememberSouvenir #RS #DenisMeyers notamment.


Robinson

A quelques mètres de chez lui (il habite et travaille à Ixelles), Denis Meyers a trouvé un lieu qui est son pôle Nord, sa terre du bout du monde à lui. Un lieu désert, vide, froid, en friche mais chargé d'histoires et d'une âme. Un terrain de jeu brut mais urbain. Pour un parcours cathartique qu'il va mener seul. Il en ressort changé, il le sent même s'il n'en a pas encore pris la mesure.


Blues

Bomber pendant 8 mois dans des conditions difficiles, avec des pensées plus noires que roses, ça n'est pas facile tous les jours... Mais « J'avais lancé un truc si énorme que je ne pouvais plus arrêter! Je devais continuer. Cette pensée me soutenait les jours down. Et je n'étais pas toujours seul ». Il y a eu 2000h de volontariat pour l'aider à sécuriser la zone, à blanchir un mur, à arracher des moquettes. Des artistes ont aussi partagé son aventure, dont Sébastien Alouf qui signe ces photos.

© Sébastien Alouf


Collaborations

Dans une enfilade de pièces, d'autres artistes comme Arnaud Kool sont venus travailler en noir et blanc. Des personnes qui ont compté dans son parcours artistique. Autour de lui, Denis Meyers a également réuni quatre photographes et six cameramen. Ils suivent l’évolution de cette œuvre in situ depuis ses débuts et la feront vivre, après sa destruction, à travers des films et un livre.


Mots

"J'adore écrire, j'adore la langue française". Depuis tout jeune, il écrit, dessine, travaille, poussé par son grand-père, Lucien De Roeck, typographe qui a imaginé l'enseigne et les affiches de l'Expo 58 notamment. Les mots coulent, parlent, reviennent, s'empilent, se serrent, rampent, grimpent ! C'est extraordinaire à voir tant ils sont partout. Et quand on pense avoir fini, arrive un autre étage, d'autres pièces. Les histoires sont partie de sa vie... Mais plus c'est intime, plus les mots se pressent, se fondent, se font complexes dans l'écriture. Le sens se perd, la ligne reste. Le résultat est obsessionnel, abyssal !


Histoire

Le bâtiment Solvay a été commandé dans les années 1880 par l'industriel Ernest Solvay pour abriter le premier siège de son entreprise florissante. Jusque 2012, des centaines de personnes travaillaient dans l'immeuble datant d'une autre époque. Solides portes en bois, esquisses d'une cantine animée et de bureaux autrefois chaleureux et parquet luxuriant.

Après 3 ans de négociations avec les investisseurs, Denis Meyers reçoit l'autorisation. Depuis qu'il a investi le lieu, les pièces se trouvent en perpétuelle évolution. ''Un escalier sur lequel j'avais peint a été arraché par des ouvriers. Au début, j'ai été décontenancé mais c'est un premier pas vers la destruction totale... Cela m'a habitué'' Destruction qui est prévue le 21 juillet. Le bâtiment sera transformé en espace résidentiel de standing.

© Sébastien Alouf


Têtes de mort

Pour se relâcher, quand il en a assez de peindre des mots, Denis Meyers descend dans les ''catacombes'' et peint des crânes. Les catacombes, ce sont les caves de l'ancien siège de Solvay. Un endroit lugubre, où les visiteurs se déplacent avec des lampes de poches. ''De cette manière, les visiteurs peuvent aussi participer, s'exprimer et faire vivre l’œuvre à travers la lumière'' explique Denis Meyers.


Fantasmes

Il peint des mots avec des extincteurs, il lave une pièce à la lance à incendie : des rêves de gamin qui se réalisent pour l'artiste. Des mois de travail dans un bâtiment abandonné, ça vaut bien quelques fantasmes réalisés !


Froid

Le thermomètre approche de 0 à l'intérieur de l'imposant bâtiment. Certaines vitres ont été cassées par des squatteurs ou des jeunes graffeurs voulant profiter de l'espace, laissant entrer des courants d'air. Les murs de béton, les parquets arrachés, et les couloirs interminables n'atténuent pas cette impression de froideur. Seuls les mots, réconfortants parfois, plus noirs de temps en temps, nous raccrochent à une sensation de vie, dans un endroit qui semble totalement coupé du monde.

© Sébastien Alouf


Rédemption
Après une rupture difficile avec la mère de ses enfants, Denis Meyers avait envie de tourner la page. Il décrit le projet comme ''un tremplin et une thérapie''. S'engager dans un travail de grande envergure est une expérience cathartique pour l'artiste. ''Ce projet me pousse à m'oublier dans l'effort''. Les mégots de cigarettes qui trainent par terre ne sont qu'un signe de ce travail acharné. Ce projet est comme un cri (de 25 000 m² !) qui va l'aider à prendre du recul, sur lui, son oeuvre...


Musique

Passionné de musique, une pièce du bâtiment est d'ailleurs consacrée à des chanteurs, croisés dans les bars, les salles de concert, parfois les backstage. Le DJ belge Kid Noize a participé au projet Remember Souvenir en tournant un de ses clips sur le site. 


Oeuvres

Certaines des œuvres peintes sur place et sur des morceaux du bâtiment, des portes, des panneaux et des boîtiers, sont mises en vente. Denis Meyers s'engage aussi à venir redessiner les visages, si vous achetez une porte par exemple.


Remember Souvenir

Bâtiment Solvay, rue du Prince Albert, 44 - 1050 Bruxelles. Vernissage le vendredi 22 avril.À partir du 23 avril, visites guidées uniquement les week-end ou sur demande, organisées par Arkadia, www.arkadia.be. >> Un conseil : couvrez-vous, il fait froid à l'intérieur !

© Sébastien Alouf