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Nous débutons nos rendez-vous avec la vie quotidienne mais finalement extraordinaire que vit chacun d'entre nous  avec ce témoignage, volontaire et poignant, celui de Margaux. Malgré son handicap, la jeune fille de 20 ans se bat depuis son enfance pour se faire accepter et accomplir ses rêves.


Elle s’appelle Margaux, elle a 20 ans. Elle étudie comme beaucoup de jeunes de son âge. Elle vit une vie tout à fait normale, à une exception… Elle est sourde profonde. Elle a raconté son histoire à Leila Panacchione.

Apprendre que j’étais sourde profonde pour mes parents n’a pas été simple. Diagnostiquée à un an et demi, ma mère et mon père ont eu beaucoup de mal à accepter mon handicap. Aujourd’hui, grâce à eux, je vis normalement, comme tous les jeunes de 20 ans.

En effet, au moment où les enfants font leur premier pas à l’école, il n’était pas question que je me retrouve enfermée dans une institution spécialisée. Dès la maternelle, j’ai suivi des cours dans l’enseignement traditionnel, avec des enfants qui avaient la chance de parler et entendre. Bien entendu, je n’ai pas été livrée à moi-même. En primaire et en secondaire, j’ai eu droit à un service d’aide à l’intégration. C’est-à-dire que des éducateurs venaient en classe pour traduire et répéter. Malgré mon handicap, j’ai eu une scolarité facile dans le sens où je n’ai jamais vraiment eu de difficultés à apprendre.

Pourtant, chaque jour était un combat face aux regards et aux critiques des élèves. Les enfants rigolaient de mes appareils auditifs ou ils me répétaient que je n’étais pas « normale », que ma place n’était pas ici. Quand mes parents ont décidé de m’inscrire dans une école traditionnelle, ils ont aussi reçu de nombreuses remarques. Leur but, en agissant de la sorte, était que je « m’ouvre au monde », et qu’ils puissent mettre en valeur mes qualités et mes atouts.


Un choix d'études finalement restreint

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Une fois mon Certificat d’Enseignement Secondaire Supérieur en poche, il était temps de m’inscrire en supérieure. Après avoir profité de deux mois de vacances intenses, j’étais prête à démarrer une nouvelle aventure.

Depuis toute petite, je suis attirée par l’enseignement. C’est pour cette raison que je me suis inscrite dans une Haute École, située à Mons, pour devenir institutrice maternelle. Pourquoi ce choix ? À votre avis, en tant que sourde profonde, quels sont les métiers qui me sont accessibles ? Je sais parler, mais je ne peux pas m’exprimer correctement, il est impossible pour moi de répondre au téléphone. Et puis, je ne suis pas non plus capable d’entretenir des rendez-vous ou encore de prendre des commandes.

Mon panel de choix d’études était assez restreint. Mais, j’estime que j’ai de la chance, car j’aime les enfants, et l’enseignement faisait partie de mes possibilités. Je serai donc enseignante maternelle pour enfants sourds. De ce fait, je suis également une formation en langue des signes en soirée.

Pourquoi ai-je choisi les petits et pas les adolescents ? Les enfants sont moins critiques envers mon handicap. C’est étonnant, mais réel. En réalité, je pense qu’ils ne comprennent pas que je suis sourde, contrairement aux plus grands, qui eux, ne se gênent pas pour se moquer de moi. Aujourd’hui, j’arrive à faire totalement abstraction des remarques des autres. À force d’avoir entendu des propos négatifs à mon sujet, j’ai réussi à me forger une carapace. J’en ai déduit que ce n’était pas moi qui était honteuse de porter des appareils auditifs, de ne pas entendre et de parler difficilement, mais qu'il était honteux pour eux de se moquer des plus « faibles ».


La vie à l’école... entre adversité et concentration

Huit heures de cours qui s’enchaînent, ce n’est jamais simple. Il y a toujours un moment où l’étudiant décroche. En ce qui me concerne, comprendre ce qu’un professeur explique est deux fois plus fatigant. Je lis sur les lèvres, mais je n’entends pas. Ce qui signifie que je suis incapable de prendre note. Je dois rester concentrée sur la bouche de mon professeur pendant l’heure entière. Heureusement, les enseignants font en sorte de me faciliter la tâche. Ils pensent à rester face à moi lorsqu’ils prennent la parole.

Cependant pour réussir à me procurer des copies, ce n’est pas simple. Ce n’est pas toujours possible de profiter de l’aide de mes « camarades » de classe. Non pas parce que leur écriture est illisible, mais simplement car ils ne me laissent pas emprunter leurs notes le temps d’une photocopie. Un jour, un éducateur est entré en classe et a demandé aux étudiants s’ils m’aidaient, s’ils me prêtaient leurs notes. Il y a eu silence dans la pièce.

Parfois pourtant, j’ai de la chance, certains d’entre eux se sentent d'humeur « généreuse ».

Alors, imaginez un instant mon état d’esprit en sortant d’une journée de cours... Je suis épuisée, écœurée par le comportement des autres étudiants qui ne me soutiennent globalement pas.

Heureusement, pour certains cours, j’ai droit à une interprète qui vient en classe et traduit les propos du professeur. C’est moi qui ai demandé à recevoir un accompagnement. Cette dame se déplace trois fois par semaine, notamment pour le cours de français. En plus de ça, j’ai demandé à être également encadrée par d’autres adultes spécialisés, afin qu’ils prennent des notes à ma place.

Nous sommes en pleine période de révisions académiques, et c’est donc deux fois plus stressant dans mon cas ! Je dois travailler ma mémoire pour me souvenir de ce que j’ai appris en lisant sur les lèvres. Mes professeurs ont compris il y a seulement peu de temps que la situation était problématique. Malgré ces problèmes, cette incompréhension, je ne me décourage pas. Je veux prouver qu’être sourde-muette n’est pas un handicap pour avancer dans la vie.


Un petit ami formidable

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En tant que personne entendante, accepter de partager une relation avec une personne sourde n’est pas facile. Mais Philippe, mon copain depuis maintenant deux ans, me prouve le contraire chaque jour. Il m’aide quotidiennement, et me soutient dans mes projets d’avenir. Il m’apprend à réviser ou encore à travailler ma mémoire. La relation que nous entretenons est bien plus qu’une relation amoureuse. Philippe est mon copain et mon ami, mon seul confident en dehors de mes parents. Il m’a appris que lorsqu’on aime une personne, on fait abstraction de ses côtés « négatifs » et on en retire que les points positifs.

Assez vite, je me suis rendu compte que les amitiés ont souvent une durée déterminée. La seule personne en qui je peux totalement avoir confiance est ma mère. Ma vraie confidente, c’est elle. Nous sommes très fusionnelles. Je me suis toujours beaucoup confiée à elle, un peu comme si c’était une sœur.

De manière générale, les gens sont méchants et peu compréhensifs concernant notre relation. À plusieurs reprises, nous avons entendu des proches nous dire que l’on s’enfermait l’une sur l’autre. Plusieurs fois, ma mère s'est laissée dire qu’elle me couvait trop, qu’elle devrait me laisser respirer et inversement. Je pense que pour comprendre la relation d’une mère et sa fille malentendante, il faut la vivre. Entre nous, il n’y a aucun secret, aucune « gêne ». On se parle avec les yeux, avec les mains. Et puis aussi avec les lèvres, mais d’une autre manière. On se comprend en un seul regard. Évidemment, ce lien existe aussi entre une maman et une fille qui entend, mais je pense que ma surdité renforce ce lien. Quant à mon père, notre relation est différente, mais indispensable.


Mon enfant suivra le même parcours que moi

Bien que la surdité ne soit pas génétique, si dans une vie future je suis mère d’un enfant sourd-muet, je lui transmettrai les mêmes valeurs et la même éducation. Je ne songerai pas un seul instant à ce qu’il suive des cours dans un enseignement spécialisé.

Je suis très fière de pouvoir dire à mon entourage que oui, je suis sourde profonde, mais que grâce à mes parents, j’ai une vie totalement normale et je suis pleinement épanouie. J’ai reçu la meilleure des éducations. Bien entendu, cela a demandé des efforts de ma part. Il faut avoir du caractère pour supporter les critiques des gens et ne pas se morfondre. Je pense que la meilleure manière de répondre aux moqueurs et de leur prouver qu’ils ont tort. Je vous assure, cette méthode fonctionne et nous rend fiers.


Un message fort

Aujourd’hui, si j’ai un message à faire passer à tous les enfants, adolescents et même les adultes sourds, c’est qu’il ne faut pas avoir peur du regard de l’autre. Même si c’est difficile, il faut surmonter son handicap et prouver aux gens qu’on peut vivre normalement. Il faut avancer, à son rythme, sans craindre les critiques. La surdité n’est pas un réel handicap, c’est une autre manière de vivre.