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Histoire vraie : Breeanna, 17 ans (photo ci-dessus), est issue d'un don de sperme. Pendant la majeure partie de sa vie, elle cache ce fait, tâche de l'enfouir. Ses deux mamans, Sherry et Debra, se sont séparées quand elle avait trois ans et sa mère biologique s'est remise à fréquenter des hommes. Aux Etats-Unis, on peut avoir des informations qui sont encore confidentielles dans nombre de pays d'Europe. En se rendant sur le site Donor Sibling Registry, l'adolescente apprend qu'elle est issue du donneur anonyme 1096 et qu'elle a au moins 15 demi-frères et soeurs...

Le docu-fiction la suit dans ses rencontres avec quelques-uns d'entre eux. Cette série "Generation Cryo" est à voir à partir de samedi sur MTV, à 12h25.

6 épisodes d'une heure qui relèveront pour nous beaucoup plus de la « fiction » que du « docu vécu » tant cela peut nous paraître loin, se passant dans un autre monde, les Etats-Unis.

Mais pourtant, ici en Belgique, le recours à des donneurs de sperme existe, des enfants naissent et vivent avec ce secret (pour certains) ou ce fait ancré en eux... Et pour l'instant, ils ne peuvent pas remonter à la source masculine de leur vie.


Breeanna se rend sur le site Donor Sibling Registry


Le témoignage d'une jeune femme belge

Pour mieux comprendre, nous avons rencontré Leen Bastiaansen. Cette jeune Flamande de 29 ans est professeur et chercheuse en psychologie dans une haute école à Anvers. Elle a appris à 21 ans qu'elle était un enfant de donneur et sa vie a basculé. Ce qu'elle ressentait en elle avait donc bien une origine... Depuis, elle a créé Donorkind une asbl qui veut aider les enfants de donneur à savoir qui ils sont, d'où la moitié de leur capital génétique vient. Et soutenir ceux pour qui leur conception résonne comme un coup de tonnerre.


Vous êtes une enfant de donneur. Comment l'avez-vous appris ? Quand j'avais 20 ans, je me posais pas mal de questions sur la relation que j'avais avec mon père. Mes parents ont divorcé quand j'avais 8 ans et depuis ce moment, nous nous sommes peu à peu éloignés. Cela me tracassait beaucoup et je ressentais quelque chose d'étrange chez mon père vis-à-vis de moi, un sentiment que je me souviens avoir toujours eu, à différents degrés. Un jour, j'avais 21 ans, j'en ai parlé à ma mère, encore une fois... et c'est là qu'elle m'a dit qu'elle voulait me parler de quelque chose depuis très longtemps mais qu'elle n'avait jamais su comment aborder le sujet. Elle m'a annoncé que mon père n'était pas mon père biologique et que j'avais été conçue grâce à un don de sperme. Peu après, elle le disait également à mon frère et ma soeur.

Qu'est-ce que cela a provoqué en vous ? J'étais très choquée quand j'ai entendu ça. D'un côté, c'était complètement irréel. Bien que j'ai toujours senti que quelque chose ne tournait pas rond dans ma relation avec mon père, je n'aurais jamais pensé à quelque chose de ce genre-là. D'un autre côté, c'était un soulagement : comme si plein de pièces du puzzle trouvaient enfin leur place. Les jours après la « découverte », je me sentais très fragile. Je me regardais souvent dans le miroir et... je voyais une inconnue. Se regarder dans la glace était vraiment un acte qui me confrontait à la réalité. Soudain, j'ai pris très conscience de ce à quoi je ressemblais. Des années passèrent durant lesquelles je ne pouvais pas en parler sans me mettre à pleurer. C'était quelque chose que je portais, sans savoir qu'en faire.

Comment avez-vous fait vôtre cette conception ? Après quelques années, le choc émotionnel était passé. Au début, j'ai vraiment agi individuellement, en essayant de donner un sens à ma nouvelle identité, mais plus j'étais habituée à l'idée, plus je voyais la situation des enfants de donneur dans son ensemble et j'ai commencé à en parler avec d'autres.

Vous avez alors créé une association Donorkind pour défendre les intérêts des enfants de donneur et les aider à se battre contre l'anonymat total des donneurs qui existe en Belgique. Pourquoi vous êtes vous engagée dans cette voie de la revendication ? En fait, j'ai réalisé qu'il y avait des milliers d'autres personnes nées dans les mêmes circonstances, coupées de leurs racines biologiques et personne pour se préoccuper d'eux et de leurs interrogations quant à leur conception.
J'ai commencé à chercher sur Internet des pistes mais il y a très peu de sites belges sur lesquels je trouvais des informations pertinentes sur ma situation. Il y a quelques années, j'ai rencontré deux autres femmes dans le même cas que moi. Nous avons décidé d'unir nos forces pour essayer de faire changer les choses et, à la fin de 2012, nous avons fondé notre asbl : Donorkind. Nos objectifs : faire prendre conscience que le don de sperme n'est pas anodin et qu'il y a des conséquences à long terme, et en premier lieu pour les enfants conçus de cette façon.

Vous êtes-vous adressée à la clinique où vous avez été conçue ? Les cliniques de la fertilité prennent soin de leurs clients qui sont des parents voulant des enfants et des donneurs, qui peuvent rendre cela possible. Mais ils se fichent complètement des personnes qu'ils conçoivent tous les jours ! Le sentiment de perte, la colère de ne jamais connaître son père biologique, ces cliniques n'en ont rien à faire ! J'ai pu m'en apercevoir de moi-même lorsque j'ai visité la clinique où j'ai été conçue. Ils se fichaient de mes sentiments, ils voulaient juste que je parte. Ils ne voulaient même pas me dire si mon dossier existait encore. Je trouvais ça complètement injuste. C'était comme si quelqu'un d'autre avait volé une part de mon identité et je voulais la récupérer.

Que pensez-vous de l'anonymat du don de sperme ? Nous essayons de parler aux politiques et de les convaincre que les lois concernant le don de sperme doivent être changées. Le don de sperme anonyme devrait être interdit parce que cela viole le droit fondamental de savoir d'où l'on vient.
Nous sommes conscientes que la biologie n'est pas la seule source de notre identité mais le fait d'être dans l'incapacité de retracer la moitié de son capital génétique est une situation très difficile à vivre pour beaucoup d'enfants de donneur.
Beaucoup d'autres pays ont reconnu que le don anonyme n'est pas éthique et ont changé leurs lois dans ce sens. Mais les politiques belges ne comprennent toujours pas l'urgence de ce problème de société. Par conséquent, c'est aux enfants de donneur eux-mêmes de se lever pour faire entendre leurs droits et tenter de sensibiliser le plus grand nombre sur ce que nous ressentons et pourquoi nous voulons faire changer les choses.

Pensez-vous que vous seriez apaisée si vous pouviez savoir qui est votre géniteur ? Je pense réellement que cela me ferait du bien de savoir qui est mon père biologique. Je continue à ressentir de la frustration et un grand malaise à l'idée que des personnes me cachent ces informations... En même temps, c'est très difficile d'expliquer pourquoi je veux le connaître. Je n'espère pas trouver un autre père ou quelque chose comme ça. Je ne pense même pas que je me reconnaîtrais totalement en lui, c'est très possible que non pas du tout... Je veux juste savoir en quoi nous sommes similaires et en quoi nous sommes différents. C'est très important pour moi de pouvoir m'en rendre compte par moi-même.
Malheureusement, je n'ai pas beaucoup d'espoir... Les chances qu'un jour je retrouve mon donneur sont extrêmement faibles, voire inexistantes.

Regarderez-vous la série sur MTV ? Bien sûr ! Je savais que cela avait été diffusé aux Etats-Unis et j'espérais vraiment une diffusion en Belgique. Je me suis toujours sentie réconfortée par les discussions que j'ai pu avoir avec d'autres enfants de donneur. Parce qu'ils comprennent exactement comment vous vivez avec ça, comment vous le ressentez. Je peux imaginer que je vais sentir lees mêmes sentiments de réconfort et de reconnaissance quand je verrais ces jeunes se parler et partager leur envie de trouver leur géniteur.

Quelles sont désormais vos relations avec votre père ? J'ai toujours eu une relation distante avec mon père et cela n'a pas beaucoup changé depuis. Mais il y a quelques années, j'ai pris mon courage à deux mains et j'ai abordé le sujet avec lui. Il était surpris de découvrir que cette histoire me touchait encore autant. Mais il m’a vraiment écoutée et je lui en suis très reconnaissante. Je voulais aussi savoir comment il avait vécu la situation pendant toutes ces années. J’ai compris que cela avait dû être difficile pour lui de vivre avec ce secret entre nous... Quoi qu’il en soit, il m’a assuré qu’il nous avait toujours considéré comme ses enfants biologiques. Et que cela n’avait jamais affecté ses rapports avec nous.
Parfois, je me demande encore si notre relation aurait été différente si j’avais été son enfant biologique, mais c’est en fait un questionnement absurde parce que je ne serais pas moi si j’avais été son enfant biologique… Dans tous les cas, je vois l’homme qui m’a élevée comme étant mon père et cela ne changera jamais. La recherche de mon père biologique n’a rien à voir avec la recherche d’un autre père. D’ailleurs, je veux souligner que je n’en veux pas du tout à mes parents d’avoir eu recours à un don de sperme anonyme ou de m’en avoir informée si tard.

Comment ont réagi vos frère et sœur ? Mon frère aîné et ma sœur cadette sont aussi des enfants de donneur, mais pas du même donneur que moi. Donc quand j’ai su la vérité, j’ai découvert aussi que nous étions demi-frère et sœur. Et c’était dur. Mais même si nous sonnes différents en bien des points, je reconnais aussi pas mal de choses de moi en eux et inversément ! Mon frère est plutôt rationnel et il semble qu’il a accepté sa conception comme un fait, en décidant de ne plus y penser… Il ne ressent pas le besoin de connaître son donneur. Mais il me comprends et m’aide. Ma sœur réagit plus comme moi, elle est curieuse de savoir qui est le donneur grâce auquel elle a été conçue. Et elle est plus dans l’affect par rapport à cette situation, tout comme moi.

- CryoGeneration sur MTV, chaque samedi à partir du 22 mars à 12h25.

- Plus d'infos sur www.donorkind.be et sur la page facebook www.facebook.com/donorkind . En néerlandais uniquement mais une version française sera prochainement en ligne.