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Daniel Tammet, 37 ans, a été classé parmi les cent génies de notre temps. Pour ce Britannique ami des chiffres, on peut tous être génial. C’est aussi l’avis des psychologues.

Avec ses cheveux blonds en pétard, son pull rayé très juvénile et son air un peu rêveur, Daniel Tammet a des allures de Petit Prince qui aurait débarqué de sa planète, juste à l’instant. Dans le hall de “La Libre”, le mince jeune homme lève le nez en l’air, s’extasie devant la lumière du jour qui dévale des baies vitrées. La curiosité est sans doute l’un des traits marquants de ce Britannique de 37 ans. Curiosité pour son environnement et pour les êtres humains. Les gens ? Un fascinant mystère pour Daniel, lorsqu’il était enfant. Lui était bien différent de ses camarades de classe; bien plus tard, les scientifiques le diagnostiqueront “savant”, ou “autiste de haut niveau”. Lui-même se compare à “Rain Man”, le personnage du film du même nom, interprété par Dustin Hoffmann. Les caractéristiques de ces “autistes à haut niveau de fonctionnement” : un intérêt quasi illimité d’un domaine particulier, mais des difficultés dans les interactions sociales.

Ce domaine de prédilection, pour le petit Daniel, né dans une famille modeste de neuf enfants, c’était les chiffres. “Pour moi, les chiffres ont un rythme, des couleurs, des textures, des émotions…”, explique-t-il. Pour lui, 3 est, par exemple, rebondi et vert, tandis que le 6 est petit et noir. Son chiffre préféré est le 4, “timide et calme”, car il lui rappelle sa propre personnalité. Cette surprenante “synesthésie” lui permet d’être un champion du calcul calendaire (trouver en un instant le jour de la semaine correspondant à n’importe quelle date de naissance). Et d’avoir appris par cœur les 22 514 premières décimales du nombre Pi, avant de les réciter 5 heures durant à un public ébahi. Ce “show” l’a rendu célèbre, et les médias l’ont qualifié de machine ou d’homme-robot. “C’était blessant. En fait, je n’aime pas le côté performance”, corrige Daniel Tammet de sa voix douce. “Les chiffres, c’était pour moi un langage. Réciter le nombre Pi, c’était une manière de m’exprimer en chiffre, ma langue maternelle. C’est comme un poème numérique, magnifique, et j’étais un acteur sur scène” “La beauté de ce chiffre Pi, j’en garde un souvenir ému,” confie-t-il les yeux humides. “Et le plus fort, c’est que le public comprenait, les gens avaient les larmes aux yeux. Il y avait un dialogue entre nous.”

Apprentissage de l’humour

Ce “conte”, c’était une façon d’aller à la rencontre des autres, de briser “la prison de l’autisme”, car vers 9-10 ans, même à l’abri dans son sublime “paysage” de chiffres, Daniel a senti un manque. “Ce n’est que plus tard que j’ai appris le mot ‘solitude’”. Il racontera son combat vers la communication dans son autobiographie “Je suis né un jour bleu”, parue en 2006 et best-seller mondial.

Si le jeune homme a appris – littéralement – à regarder les gens dans les yeux ou à comprendre l’humour, il a aussi appris plus de 10 langues étrangères – il s’exprime parfaitement en français – et a réussi à parler l’islandais en sept jours, avec à la clé une interview à la télévision islandaise.

Ces singulières aptitudes ont conduit un panel d’experts à le classer en 2007 dans les 100 génies vivants (lire ci-après). “C’est mieux qu’être dans les génies morts”, plaisante-t-il à présent. “Mais génie, c’est un mot compliqué, avec beaucoup d’a priori et d’idées préconçues. Qu’il faut être un homme-robot, ou alors au contraire un artiste, coucher à droite et à gauche et faire n’importe quoi ! Mais être un homme bien dans sa peau, qui a un mari, qui voyage, qui essaye de faire de son mieux, de construire une vie heureuse…. Je ne sais pas si je rentre dans les cases !”

Sa propre définition ? “Le génie, ça vient à la base de la créativité. C’est la création, la créativité. Au début, on avait du mal à penser les autistes comme des génies, car l’idée de la créativité pour eux semblait impossible. Un autiste, c’était un homme incapable de ressentir des émotions, incapable d’aller à la rencontre des autres, incapable de comprendre les codes sociaux. On sait aujourd’hui que ce n’est pas du tout le cas.”

Premier roman

D’ailleurs, s’il devait vraiment être qualifié de génie, ce serait non pas “génie des chiffres”, mais “génie des mots”. Après plusieurs ouvrages de type essais, il vient de publier son premier roman, “Mishenka” (Les Arènes). Dans les livres, Daniel Tammet explique avoir appris enfant, l’empathie, l’amour, le dialogue… “A chaque fois que tu ouvres une couverture, c’est une plongée dans un autre univers, un autre cerveau. Pour moi, c’est ça la créativité. Dans mes livres, j’espère faire passer toutes ces émotions, ces façons de voir le monde. En général, les gens ne voient pas les mots et les chiffres en couleur, en texture… Si je réussis au moins une chose, j’espère que c’est faire passer cela à n’importe quel lecteur. C’est une preuve, j’espère – si j’ai besoin de démonter quoi que ce soit – de cette créativité qui est la mienne, qui est différente des autres.”

Humilité

Si on le qualifie de génie, c’est parce qu’on voit en lui, pense-t-il, “une poésie intéressante, atypique, originale”. “Et c’est super. Après, moi, je ne me lève pas le matin en me disant “je suis un génie”, sourit-il. Cela pourrait même être un frein à la créativité. Je préfère me dire que je ne comprends pas grand-chose au monde, et essayer de comprendre ce qu’il y a dans la tête de quelqu’un, par exemple.”

Quoi qu’il en soit, selon sa définition du génie, tout le monde peut l’être, assure-t-il. “Je ne vois pas pourquoi chacun serait privé de cette part de créativité. Il faut créer. Soi-même, une vie, un parcours. Il y a tout un vécu, une poésie propre à chacun. La créativité, c’est notre héritage en tant qu’humain.”


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