De bien complexes complexes

Laurence Dardenne Publié le - Mis à jour le

Mode et beauté

TOUS, OU DISONS PRESQUE TOUS, NOUS avons quelque part en nous, plus ou moins caché, l’un ou l’autre "petit" quelque chose qui, dans notre physique, aurait pu être plus réussi, pensons-nous. Les uns s’en accommodent, avec le temps D’autres, au contraire, l’ont érigé en véritable complexe.

"L’insatisfaction corporelle est la règle, et la satisfaction corporelle est l’exception", nous rassure François Nef, docteur en psychologie, thérapeute comportementaliste, chargé de cours à la Faculté de psychologie de l’UCL. Dans sa pratique quotidienne, à l’hôpital Erasme, des patients qui souffrent de complexes physiques, il en voit défiler à longueur d’année. Jeunes et plus mûrs, des hommes et, plus nombreuses, des femmes en souffrance, insatisfait(e)s de leur apparence physique, en tout ou en partie.

A partir de quel moment peut-on parler de “complexe physique” ?

Le critère subjectif se résume à "je ne supporte plus ce défaut et je veux que cela change". Dès que l’on se situe dans la "pathologie franche", d’autres critères sont pris en compte. Si la personne souffre de dysmorphophobie, c’est-à-dire la peur d’une dysmorphie corporelle (ou anomalie morphologique), son défaut physique - qui peut être réel, excessif ou carrément imaginaire - devient obsessionnel. Autre type de pathologie, les personnes anorexiques qui se vivent obèses. Beaucoup de plaintes physiques sont également exprimées par les patients déprimés qui ont tendance à se dévaloriser, à ne pas aimer leur corps, perçu et vécu comme une douleur.

Dans votre pratique, constatez-vous un nombre croissant de personnes qui se plaignent de souffrir de complexes physiques ?

Oui, et j’en veux pour preuve le nombre croissant de demandes pour interventions chirurgicales esthétiques. Le plus souvent, il s’agit de plaintes concernant un surpoids ou une obésité.

Quel type d’aide proposez-vous, en l’occurrence ?

N’étant pas médecin et n’étant pas qualifié pour entreprendre une modification du défaut physique réel, l’idée est de s’adapter. Je ne propose pas une transformation du corps, mais bien une transformation de la relation au corps. Je suggère au patient de modifier son expérience corporelle, d’accepter son corps tel qu’il est, en essayant de l’amener à ne pas chercher systématiquement à contrôler ou à éviter son corps, mais bien à vivre en cohabitation, en meilleure harmonie avec son corps.

Vous vous inspirez de la thérapie d’acceptation et d’engagement. En quoi cela consiste-t-il ?

Il s’agit d’une thérapie comportementale moderne. En résumé, l’idée est de changer ce qui peut être changé et d’accepter ce qui ne peut pas l’être. En d’autres mots : s’il y a moyen de se débarrasser du défaut physique en tant que tel, dans la mesure du possible, autant le faire. Mais si, pour une raison ou l’autre, ce n’est pas possible, il faut apprendre à accepter l’inconfort.

Quelles sont les étapes de ce cheminement ?

Cela passe par plusieurs opérations : arrêter de passer son temps à essayer de modifier les choses, alors que l’on ne va pas y arriver; cesser de vérifier à tout bout de champ son apparence physique, de la masquer, d’éviter les contacts sociaux. Arrêter de s’épuiser à tenter d’échapper à l’inconfort, de se comparer perpétuellement à d’autres. Ensuite, apprendre à regarder différemment son corps, l’appréhender de façon globale plutôt que de porter sélectivement son regard sur le défaut; changer sa vision de soi et des autres et s’engager dans des activités qui ont du sens et de la valeur pour soi, indépendamment de la souffrance subjective liée à son insatisfaction corporelle.

En d’autres termes, on va amener la personne à considérer ses comportements comme des "solutions poison". Lorsque l’on est insatisfait de son apparence physique, il est tout à fait normal, compréhensible et humain de vérifier son apparence, d’éviter d’y être confronté, de la maquiller, de chercher de la réassurance auprès d’autrui, mais malheureusement, cela perpétue le cycle des préoccupations et de la centration sur le corps. On amène donc les gens à reconnaître qu’ils s’engagent dans des comportements vains. La personne ne cherchant plus à contrôler son inconfort se trouve face à son inconfort.

C’est alors qu’interviennent les techniques de méditation par pleine conscience ?

En effet, nous apprenons aux personnes à rester en contact avec les émotions pénibles (tristesse, anxiété, honte, culpabilité ) et à observer leurs réflexions ou leurs pensées. Comme "je suis moche", c’est "je pense que je suis moche". On identifie alors avec elles ce qui est important dans leur existence et on les encourage à s’engager dans des actions conformes à leurs valeurs. On leur apprend également à prendre soin de leur corps et non plus à le considérer comme un ennemi. On leur apprend, enfin, à dénoncer le dictat de la beauté et de la minceur et à prendre plutôt des engagements sociaux de résistance à toute la pression extérieure pour avoir un corps conforme à des standards culturels.

Ces techniques "mind fullness" permettent aux gens de vivre moins douloureusement leur corps. Plutôt que poursuivre l’idéal de beauté ou de minceur, nous tentons d’amener les personnes à investir leur énergie dans ce qui est vraiment important à leurs yeux, comme le travail, l’amitié, la famille Certains pensent pouvoir atteindre ces valeurs en transformant leur corps, alors qu’ils peuvent parfaitement les atteindre sans transformer leur corps. Il faut donc chercher avec la personne ce qu’elle espère d’une transformation de son corps. En général, il s’agit d’une meilleure adaptation professionnelle, de trouver l’âme sœur,

Beaucoup de personnes vivent un peu dans l’illusion que tant qu’il n’y a pas une transformation de leur défaut, elles ne peuvent pas mener à bien une vie heureuse.

Il s’agit donc d’inverser la tendance ?

Absolument. Identifier ce qu’il y a de bien pour la personne; voir si oui ou non, il faut pour cela modifier l’apparence; si on le peut et que cela va la rendre plus heureuse, tant mieux; si on ne peut transformer cette apparence, mieux vaut arrêter de se battre contre ce défaut, apprendre à vivre avec lui et consacrer cette énergie à mener à bien cette existence.

Il ne s’agit donc pas de condamner d’emblée toute volonté de changement physique ?

Non. S’il s’agit d’une transformation très spécifique qu’il y a moyen de corriger, nous encourageons la personne à faire la démarche. S’il y a moyen d’améliorer son insatisfaction corporelle par une intervention chirurgicale, pourquoi ne pas le faire, évidemment. Mais, dans certains cas, la personne n’est pas plus satisfaite après l’intervention, parce que le résultat n’est pas à la hauteur des espérances ou parce que, après la transformation du nez, ce sont les oreilles Cela peut, dans certains cas, être une course à la beauté parfaite.

Les patients qui viennent consulter évoquent-ils d’emblée ce complexe physique ou celui-ci apparaît-il au cours des entretiens ?

Les deux cas d’espèce peuvent se présenter. Certains patients arrivent en expliquant qu’ils ont été dirigés à la consultation de psychologie parce qu’un chirurgien n’a pas voulu faire l’intervention souhaitée, qu’ils disent pourtant réellement souffrir d’un défaut physique particulier et ne comprennent pas pourquoi on les a adressés à un psychologue. Pour d’autres, au détour d’une investigation autour d’une pathologie comme une anorexie, une boulimie, un TOC ou une dépression, on se rend compte que le problème est en réalité un problème d’insatisfaction corporelle. Le plus souvent, il s’agit d’une dimension qui apparaît derrière une plainte ou une autre pathologie.

De tels problèmes ne se résolvent pas en quelques séances…

De fait, ces thérapies sont en général relativement longues et compliquées, parce que le corps, c’est nous, c’est notre identité. Donc, amener les gens à accepter leur corps tel qu’il est réellement, c’est les amener à s’accepter tels qu’ils sont. On touche des questions d’estime de soi. Ce sont donc des thérapies qui peuvent se révéler fort longues, de quelques mois à plusieurs années. Cela dit, à l’Hôpital Erasme, par exemple, nous proposons des thérapies de groupe en une dizaine de séances, pour toutes les personnes qui souffrent d’insatisfaction corporelle indépendamment du diagnostic, qu’il s’agisse de patients souffrant de troubles des conduites alimentaires, de surpoids, d’obésité, de difformité physique, des personnes défigurées Si l’on ne peut pas nécessairement arriver au bout du problème au terme de ce cycle, cela peut néanmoins servir de déclencheur.

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