Le feu de la Cambre

Aurore Vaucelle Publié le - Mis à jour le

Mode et beauté

L’an dernier, au défilé, on avait vu défiler ces silhouettes longilignes, extrêmement ouvragées, au décorum aussi raffiné et que les flammèches d’une cathédrale du gothique flamboyant. Lucas Sponchiado lui-même disait s’être inspiré de certaines architectures, de l’esthétique indienne, ou britannique. Et tout à coup, on comprenait mieux les vêtements extraits de l’imagination de cet étudiant de dernière année, à la Cambre [Modes].

L’an dernier, Lucas S. a été plébiscité par essentielle.be qui lui a remis son prix, en guise de designer préféré. Cette année, à Hyères, au festival de la photographie et de la mode où il avait été sélectionné parmi de frais émoulus talents, Lucas a remporté le prix du public du Palais de Tokyo, public qui regardait le défilé de mode depuis le nouveau lieu parisien en vogue et qui, à l’applaudimètre, en a fait son héros.

Bref, pour Lucas, cela va plutôt bien : le public belge l’avait aimé l’an dernier, les cultureux et modeux parisiens l’ont eux aussi soutenu de leurs vœux. Au lendemain du show annuel, on a pris le temps de revenir, avec lui, sur ce choix qu’il a fait, à la fin de ses humanités, de se tourner vers la mode. Sur le rôle de son école, la Cambre [Modes], dans l’épanouissement de son caractère créatif. Selon le jeune homme, à la clairvoyance confrontante, rien n’est évidence, même pas ce cheminement professionnel, qui a pris du temps.

À la question de ce qui l’avait poussé vers ces contrées esthétiques, Lucas répond qu’il était intéressé par la dimension artistique. "J’aimais bien observer les gens, comment ils s’exprimaient à travers le look. J’aimais surtout beaucoup dessiner les corps ; je voulais travailler à l’idée du mouvement - sans doute parce que j’ai suivi des cours de danse classique. Voici comment j’ai choisi la mode "

Intéressant d’entendre que le design mode n’est pas une évidence, ou encore une spécialité pour étudiants prompts à la superficialité, comme beaucoup semblent encore enclins à considérer la mode.

En choisissant de vous consacrer professionnellement à la mode, qu’avez-vous cherché à faire ou à exprimer ?

Selon moi, ce que chaque designer veut exprimer quand il travaille lui est propre et totalement personnel. J’ai toujours, moi-même, des raisons de créer, que je ne dis pas forcément, des envies que je n’exprime pas

Par pudeur ? De fait, il ne semble pas aisé d’exprimer le tréfonds de ce qui nous a inspiré ou touché...

Pas forcément par pudeur. Je pense que l’inspiration esthétique n’est pas de l’ordre de l’intime mais de l’émotionnel. Et puis, tout n’est pas toujours visuel ou palpable. Alors, parfois, il est difficile de le partager. Il faut savoir faire le lien entre la société, le corps, et ce qu’on peut ressentir.

La mode est-elle un médium qui permet l’adhésion ?

Mais pour cela on doit user d’un vocabulaire visuel, qu’on applique à notre discipline. Et puis, parfois, on est simplement touché, par la beauté d’une forme, d’une architecture, alors ce type d’inspirations est plus simple à faire passer.

Il y a un chemin entre ce à quoi vous pensez et ce que vous exprimez, stylistiquement parlant...

On s’aide évidemment de différentes inspirations - la mode, c’est de l’art appliqué après tout -, et ce sont ces inspirations qu’on exprime dans notre travail et qui vont traduire des sentiments, des sensations, une attitude, une position Le plus dur est de communiquer cette série de choses, qu’il faut transmettre par le truchement du vêtement. De significations en significations, c’est ce qui est signifiant - pour les autres et pour soi-même - que l’on tente d’exprimer à travers la mode.

Mais la morale, c’est que l’on ne gère pas vraiment ce qu’on exprime, il y a une part d’aléatoire, on ne gère pas toujours ce qui va arriver.

Amusant de se dire que le créateur (pas comme LE Créateur) ne maîtrise pas tout… La création est sans cesse un processus en cours.

Quand on développe une collection, il y a des choses qui nous apparaissent, mais tout n’est pas prédéterminé. Et puis, en général, la création de collection se fait en équipe, donc il va se passer quelque chose d’inattendu.

Le grand public, lorsqu’il voit le défilé de la Cambre, ou celui d’Anvers, questionne grandement ce qu’il voit, entre interrogation et choc total, car cet aspect de la création est éloigné de sa propre représentation de la mode. On entend souvent que c’est importable et juste un peu fou.

Pour moi, tout garde un sens, mais c’est propre à chaque designer. Cependant dire ou croire qu’il n’y a pas de sens, c’est compliqué. Même s’il n’y a pas toujours de sens théorique, il y a toujours une réflexion.

La mode ne nécessite donc pas de mode d’emploi…

La mode, c’est proposer une vision, et ensuite chacun en fait ce qu’il veut. Le client, en achetant, s’exprime autant que le designer qui fait la mode.

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