Mode: Raf Simons, le nouveau souffle de Dior

Aurore Vaucelle Publié le - Mis à jour le

Mode et beauté

Quatre jours de défilés, quatre jours seulement concentrent dans Paris et ses lieux les plus prestigieux tout le petit monde de l’intelligentsia modeuse et mercantile, la presse internationale triée sur le volet et les acheteurs du monde entier. Quatre jours pour se donner un idée de l’état de la haute couture. Cette discipline de haute volée et encadrée par un certain nombre de règles strictes, impliquant pour les maisons concernées de maintenir des revenus substantiels afin de rester dans la course (en termes de personnel qualifié, de matériaux utilisés, de diversité de la collection), ne semblait plus, ces dernières saisons, en odeur de sainteté. Bien sûr, les événements couture étaient toujours faits d’images chocs, de toilettes ahurissantes. Une occasion pour les maisons et les couturiers de démontrer leurs talents, à la fois techniques et artistiques, l’extravagance rivalisant avec l’opulence au travers de silhouettes bien souvent surréalistes.

Tout à coup, la haute couture prend un autre virage. Et en cela emboîte le pas du prêt-à-porter qui a, dans ce domaine, quelques longueurs d’avance. Tout à coup, les maisons au label haute couture ne créent plus dans l’absolu, mais reprennent les rênes d’une production en phase avec le marché.

Car la haute couture est loin de passer l’arme à gauche, si elle prend le pli de l’actuelle demande du marché du luxe, lequel s’est rarement aussi bien porté. Citée dans "Le Monde", une récente enquête Ipsos précise qu’en temps de crise, non seulement le luxe est un placement des plus intéressants d’un point de vue économique, mais qu’en sus l’achat de luxe permet un "réconfort psychologique" - tout à coup, on est tenté de dire "luxe pour tout le monde", mais soit.

Emblématique de ce changement d’orientation, la maison Dior, qui a choisi de mettre à la tête de ses collections féminines (haute couture et prêt-à-porter) le Belge Raf Simons. Designer discret, adepte de la ligne pure. Le choix de ce designer néerlandophone est à l’image du virage pris par la couture de luxe : l’esthétique ne saurait désormais se départir d’un certain pragmatisme des formes et des besoins, afin de coller aux tendances du marché. Une stratégie que l’on note dans la collection présentée lundi à Paris, fidèle à l’esthétique de rigueur de Raf Simons.

Point trop n’en faut donc. La ligne de la maison mère est maintenue, haute et franche, dans ses standards les plus maîtrisés. De ce point de vue, les robes corolles, serrées à la taille et raccourcies au mollet, directement inspirées du New Look de Monsieur Dior, sont de la partie. Le tailleur Bar aux hanches tout en arrondi, classique de la maison, ouvre d’ailleurs le défilé. Ces standards, qui avaient été mis de côté - ou recouverts par le poids de l’extravagance textile chère à John Galliano, l’ex-directeur de Dior -, sont de nouveau de mise. Cependant, fait nouveau, Raf Simons n’a pas hésité non plus à taillader dans cette corolle New Look pour la réduire à un bustier que l’on portera sur un simple pantalon. Une silhouette toute en contemporanéité, ce que ne manqueront pas d’apprécier les starlettes, vedettes et autres égéries de la planète audiovisuelle (les consommatrices de ce marché précisément) qui, photographiées à tous les coins de rue et tous les coins du monde, ont toujours dans l’idée de se démarquer, non plus seulement engoncées dans une robe meringue sur un tapis rouge, mais pourquoi pas dans un pantalon, au quotidien. La ligne Dior par Raf Simons le permet désormais.

Ainsi le luxe rentre-t-il dans l’ère contemporaine, prompt à répondre non plus à une demande excentrique mais plutôt à des acheteurs qui ont rehaussé leurs exigences. Raf Simons semble être l’homme qui cristallise la nouvelle direction de la haute couture - d’ailleurs, personne n’osa questionner sa collection, les congratulations furent unanimes, le marché du luxe préférant, on l’imagine bien, prophétiser sa réussite.

Cette évolution des propositions esthétiques concerne en fait plus largement le marché de la couture. Donatella Versace qui, dimanche soir, avait trempé ses robes de sirènes dans le plastique, prouve sa capacité de s’émanciper des matières tradis et modernise sa ligne. Ce qui ne l’empêche pas, comme elle l’exprime à l’"International Herald Tribune", de chouchouter ses habitués, en lançant cette saison une ligne de haute joaillerie pour accompagner ses collections. Et si elle rappelle l’importance de collaborations avec la grande distribution (NdlR, une collection capsule Versace était vendue récemment sur les portants du géant suédois H&M), afin de promouvoir une image à un niveau mondial, elle souligne surtout la nécessité de saisir les aspirations de ce nouveau marché du luxe. Ces dernières saisons, cite-t-elle, sa demande de robes sur mesure (le propre de la haute couture) a augmenté de 32 %. La maison Dior, quant à elle, qui a attendu plus d’un an avant de se doter d’un nouveau directeur artistique, n’en aura pas le moins du monde pâti : son chiffre d’affaires ayant crû, à taux constant, de 22 % en 2011.

Le luxe cartonne et, pour ses aficionados, reste une valeur, un refuge. Et si on gagne en sobriété sur les podiums - c’était aussi le cas chez Chanel qui a ressorti pour cette saison ses pantalons à taille haute et ses longs manteaux confortables, ses robes de bal sans flonflon et ses chemisiers fluides -, l’événement est toujours vécu avec largesse. Plus d’un million de fleurs recouvraient les murs de l’hôtel particulier où avait lieu la présentation des collections Dior. Chez Chanel, on avait "tout simplement" investi les salons privés du Grand Palais, où le "nouveau vintage" dessiné par Lagerfeld donnait des envies de casser son cochon pour du C.C. Chez Gaultier, chez Armani, chez Dior, on avait par ailleurs ressorti les voilettes de grand-mère, perdues un temps dans les coffres des greniers, résilles cachant un œil mutin, une mouche dessinée au crayon, un rouge à lèvres acidulé.

Chez beaucoup de créateurs (Alexis Mabille, Chanel, Dior, Gaultier, Armani), les formes du passé prennent le pas sur une esthétique réinventée. Dans le confort des belles choses passées, les maisons de couture attisent les envies des femmes qui rêvent souvent des gloires féminines qui les ont précédées, car selon un avis général, l’élégance ne serait plus de ce monde. La couture fait la preuve, en tout cas, que si l’essence même de la mode est toujours de se réinventer, ce qu’elle a fait de mieux par le passé n’est pas à jeter par-dessus les moulins.

Dans ce calendrier de maisons officielles, quelques jeunes membres invités (la Néerlandaise Iris Van Herpen ou Alexandre Vauthier, Julien Fournié) perpétuent néanmoins une réflexion sur les formes à inventer. Car si la couture parie sur des valeurs sûres, le mythe de l’âge d’or nous fait souvent craindre l’avenir. Et précisément, l’industrie de la couture doit s’assurer des talents neufs qui sauront faire son succès dans quelques années.

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