People

En attendant son prochain projet avec Elle Fanning, Selena Gomez et Timothée Chalamet, le plus célèbre des New Yorkais – 82​ printemps le 1er décembre se raconte à travers le temps.


Depuis plus de soixante ans, ce génie du « 24 images/seconde » nous a offert le meilleur de cinéma, des œuvres bien à lui, une vision surtout particulièrement éclairée - quoique souvent névrosée – sur lui-même. Elève laborieux à l’école, cancre patenté à l’université, écrivain prodige à 15 ans, l’homme a su pourtant aller jusqu’au bout de ses rêves. Bien au-delà même du champ vision qui lui offre sa myopie légendaire.


Quel bébé était-il ?

« Vous vous souvenez de ce que j’écrivais dans « Zelig » ? : « A sa naissance, il était tellement laid que sa mère a failli devenir antisémite ». Finalement, c’était une réplique très autobiographique ! (rires)/Jeune, je voulais ressembler à Cary Grant, mais avec une grand-mère qui ressemblait à Groucho Marx, génétiquement parlant, j’avais peu de chance de rouler des mécaniques. Du coup, pour draguer les femmes, je me suis concentré sur un truc dont elles raffolent toutes. L’humour. A froid ! »


Son milieu social

« Chez nous, on mangeait à la carte: celui qui tirait l'as de pique avait le droit de se servir. Quand j’étais gamin, j’avais le sentiment de perdre mon temps à l’école. Je séchais les cours pour aller m’engouffrer dans les salles obscures. Je choisissais celles de Manhattan et non celles de ma banlieue, parce qu’à New York les salles étaient plus spacieuses, les sièges plus moelleux, les ouvreuses avaient des gants blancs et surtout les pop-corn n’avaient pas un goût de beurre rance ! Pour moi, le cinéma c’était l’antichambre du Paradis ! Et plus tard, cela allait devenir un moyen détourné de m’exprimer, de vivre des expériences par procuration. En écrivant des scénarios ou en jouant la comédie, j’ai pu vivre ainsi des situations que je n’aurais jamais eu le courage de provoquer en tant qu’individu !


Le premier film qui l’a marqué

« J’avais trois ans et c’était en regardant « Blanche Neige ». Pendant des années, j’ai d’ailleurs refusé de manger des pommes ! » (Rires)


Pseudo Woody Allen…

J'ai troqué mon vrai nom Allen Stewart Konigsberg par Woody Allen. D'abord parce qu’il sonnait bien et parce que je voulais rendre hommage à Woody Herman, un célèbre clarinettiste ! J’avais surtout besoin de me « réfugier » derrière une forme d’anonymat dans la mesure où j’écrivais des textes humoristiques destinés à des périodiques new-yorkais. Vous vous doutez bien que les gens qui faisaient appel à moi ne voulaient pas que l’on sache que c’était un môme pas encore fini qui alimentait leurs colonnes.


Son New York à lui

Voyez-vous, j’habite à Manhattan. Dans un grand appartement. Quand j’étais gamin, moi le môme de Brooklyn, je croyais que les gens qui résidaient dans les beaux quartiers vivaient dans un univers de paillettes permanent. Encore aujourd’hui, je m’attends toujours d’ailleurs à ce que les chauffeurs de limousine se mettent à danser en bas de chez moi ou que des Buster Keaton en smoking s’amuse à s’accrocher à des aiguilles d’une horloge d’un building, avec le vide en contrebas !

Ce que je connais de New York est très limité finalement. Contrairement à ce qu’on dit, je ne connais pas NYC. Je connais un certain type de familles juives de Brooklyn et je connais les bourgeois de Park Avenue, dont je fais partie. Mon New York, il va de 53e rue au sud à la 70e au nord, et de la 6e avenue à l’est et la 2e avenue à l’ouest ! Je ne pourrais pas me passer des bruits de cette ville. Il m’est arrivé de dormir à la campagne. J’entendais le silence et de rares criquets ou quelques crapauds. C’était insupportable pour mes oreilles qui n’étaient pas habituées à ce genre de « mélodie ». A la campagne, les choses sont trop tranquilles. C’est joli trente minutes, à la rigueur une heure, mais après je deviens nerveux, je veux retourner à New York. J’aime entendre les voitures klaxonner dans les embouteillages, les sirènes de pompiers qui essayent de se frayer un chemin et les marteaux piqueurs pour rythmer le tout ! (Rires). Bref ! Il faut que ça bouge, qu’il y ait de l’animation.

New York est une centrifugeuse épileptique et j’aime ça ! Allez donc à Wazoo Falls, dans le Mississippi, et vous comprendrez.


Sa façon d’écrire un film

Il n’y a pas de règle absolue. Parfois cela vient de suite, parfois c’est moins évident... Ce qui est sûr c’est qu’écrire est une envie constante et frénétique. Je couche mes idées sur des morceaux de papier ou plus insolite sur des boîtes d’allumettes que je garde dans des boîtes de chaussures. Inutile de préciser que j’ai beaucoup de boîtes de chaussures ! Je ne regarde jamais ma montre ou une pendule quand j’écris. Je n’aime pas avoir cette notion du temps qui passe. J’aime me laisser consumer par l’écriture, c’est quelque chose de très puissant.

Il n’y a pas d’ordinateur chez moi car je tape mes scripts sur ma vieille machine à écrire Olympia achetée en 1951. Cette machine fonctionne très bien, je n’ai donc aucune raison de la changer. L’avantage, c’est qu’en cas de panne d’électricité, je ne suis pas en rade non plus ! A part ça, je n’ai pas de chien ou de chat, par contre j’aime être envahi par les livres et des souvenirs de mes tournages ! Une vieille bobine par ici, un script par-là, quelques photos. C’est ce qui me permet de me situer dans le temps… Le plus difficile, ce n’est pas tant de trouver le sujet, c’est de savoir comment on va le construire, le présenter, l’articuler. Pour transcrire des idées abstraites, il faut surtout savoir quelle va être la chute de votre histoire. Sinon, vous risquez de vous tuer à la tâche et d’y passer des heures.

J’ai besoin de savoir où je vais, davantage que par où je passerai pour atteindre mon but ! Il est indispensable aussi de créer une atmosphère, un décor. Une vie quoi ! J’ai toujours eu beaucoup de chance parce que fort heureusement, je n’ai jamais vraiment eu de blocage créatif. Je ne parle pas nécessairement en termes de qualité, comme tout le monde il m’arrive d’écrire des choses nulles ou qui ne tiennent pas la route, mais je n’ai jamais eu de problème pour travailler. Généralement quand je suis déprimé, le travail a un effet très positif et très sain sur ma personne. Du coup ça m’aide à sortir de mes mauvaises passes. La panne sèche, je ne connais pas !


Sa vision d’un tournage

Si votre but est de plaire au public, alors autant laisser les spectateurs réaliser le film à votre place.


Son secret pour évacuer l’angoisse

Au petit déjeuner, je coupe ma banane en sept morceaux. Parce que le chiffre sept porte bonheur. J’avale surtout des pruneaux dénoyautés. C’est bon pour calmer ce que j’ai avant que mes films soient projetés aux journalistes ! Je ne vous ferai pas un dessin…


A propos de son image

Il y a deux mythes en vogue à mon sujet : d’abord il paraît que je suis un intellectuel parce que je porte des lunettes, et ensuite que je suis un artiste parce que mes films perdent de l’argent. Gamin, je voulais devenir joueur de base-ball. Le problème, c’est que je n’avais pas la carrure. Et puis, à l’école, j’avais un niveau consternant. Il n'y avait que le cinéma qui pouvait me procurer un job ! (Rires). C’est comme lorsqu’on écrit que je suis un génie du Septième art. C’est gentil ! Mais je n’ai aucun mérite. Si j’ai réussi mes films c’est tout bonnement parce que j’ai raté la plupart de mes mariages. Il faut bien que vous vous épanouissiez quelque part ! Et comme je l’ai un jour écrit : « entre le génie et moi, il n’y avait qu’un obstacle. Moi !


La séduction

Quand j’étais enfant, j’étais le seul mâle parmi les femmes. C’était facile. J’ai été élevé en effet au milieu de ma mère, ma sœur et les sept mères de mes cousines. J’étais donc très chouchouté. Les choses se sont compliquées lorsque j’ai quitté le giron familial. Là, il a fallu que je fasse plus d’efforts pour séduire les dames. Avec le physique dont je dispose, je ne pouvais évidemment pas me prendre pour Javier Bardem.


Son type de femmes

Quand j’étais plus jeune, j’avais une vraie attirance pour les folles, les hystériques. Toutes mes petites amies avaient d’ailleurs des cicatrices aux poignets. Mais à la longue, ça m’a fatigué. Ces filles étaient impossibles à vivre. Du coup, je me suis intéressé progressivement à des femmes peut-être moins excitantes sexuellement mais plus stables psychologiquement.

Vous savez, les femmes ont souvent le sentiment que les hommes ne s’intéressent à elles que pour satisfaire leurs pulsions sexuelles... L’expérience m’a appris qu’elles ont très souvent raison!


L’argent

L’argent, c’est bien mieux que la pauvreté. Juste pour des questions financières !


Sa réputation de pingre patenté

« Je ne suis pas sûr que j’aurais eu le budget pour embaucher Tom Cruise dans un de mes films. Si je versais un cachet de vingt millions de dollars pour un acteur, je serais contraint de manger du tofu jusqu’à la fin de mes jours. Or, s’il y a bien quelque chose que je déteste, c’est le tofu et donner des sueurs froides à mon banquier !


Hollywood

La plupart du temps, Hollywood vise le dénominateur commun et nivelle par le bas. C’est un lieu viscéralement motivé par l’argent que peut rapporter le public. Je crois que je pourrais difficilement me trouver à ma place dans ce non-sens...


Sur Donald Trump

Figurez vous que Donald Trump a joué dans mon film « Celebrity », et il était très bon. Je trouve que Donald Trump amène beaucoup de piquant aux choses, et je suis sûr que tout le monde regarde les débats quand il participe ! Donald est un véritable showman ! Entre nous, je ne pense pas qu’il voulait vraiment du job de Président des Etats Unis ! Je pourrais en tirer quelques blagues, mais de là à écrire tout un scénario… ce serait en plus bien trop commercial pour moi. De nos jours, le simple fait de mentionner son nom fait rire tout le monde.


Vieillir…

J’ai détesté avoir 40 ans. J’ai été malade d’en avoir 50. J’ai été pétrifié lorsque j’ai passé le cap des 60 alors en avoir plus de 80, cela me glace les sangs. Ma grosse crainte, c’est qu’un jour, je laisse tomber le tapis roulant pour ne plus regarder que les news ! Mark Twain a dit un jour que plus on apprend en avançant dans le temps, pire on devient.


Woody et sa longévité

J’ai eu beaucoup de chance d’être en bonne santé, de rester actif, sportif et plein d’énergie. Je pense que c’est génétique ! Je ne vis pas une vie sédentaire, je fais des exercices d’assouplissement quotidiennement. Je mange sainement. Je ne fume pas. Je n’ai pas de mauvaises habitudes qui pourraient me faire du mal ou altérer ma santé ! Mes vitamines, c’est le travail. Cela me conserve et surtout me permet de faire fonctionner mes neurones. Je suis constamment en alerte « intellectuelle ». Pour moi, le travail, ce n’est pas un calvaire, un chemin de croix mais plutôt la possibilité de rester en éveil.

Si demain j’ai une attaque cardiaque ou cérébrale et que je ne me souviens plus de mon nom, c’est fini pour moi. Mais si ma santé tient le coup, je ne vois aucune raison d’arrêter de faire des films, même jusqu’à 90, 92 ans, comme mon père. Croyez-moi, s’il avait pu tourner, il aurait oeuvré jusqu’à au moins 95 ans. Comme je l’expliquais, il a vécu plus de 100 ans. Jusqu’à la fin, il est resté svelte et très réactif ! Personnellement j’ai encore un million d’idées à écrire. De toute façon, je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autres. Ce n’est pas à mon âge que je vais me recycler !


Sa passion du jazz

Faire des films n’est pas évident. Il faut se lever de bonne heure, rester dans le froid et parfois la neige toute la journée. Jouer du jazz, c’est un plaisir par contre. Hélas, je ne suis pas très bon musicien. Vous avez les peintres du dimanche, moi, je suis un clarinettiste du lundi car le dimanche, c’est sacré pour moi !


La clarinette

Je joue de la clarinette depuis l’âge de 15 ans. C’est Gene « Honey Bear » Sedric, un proche du grand Fats Waller qui m’a enseigné les bases. Depuis plus de vingt ans, je joue avec des Rico Royal N°5, une espèce de bambou qui autorise un son très ample. Un son qu’aurait probablement apprécié Boris Vian. Bref, si j’avais une montre qui me permettait en poussant un bouton de revenir en arrière, il est clair que j’aurais aimé vivre la belle époque du jazz à ses débuts.