Psycho et bien-être

« Et si je loupais une publication, une information ou un événement important ? » Pas moyen de décrocher de son smartphone, c'est un peu l'angoisse du moment. Et parfois, une pathologie.

Hyper connecté, vous apercevez sur Facebook que vos amis participeront à LA soirée géniale de l'année. D'ailleurs, ils ne font qu'en parler. Mais impossible d'être présent, ce sont les 80 ans de mamie à l'autre bout du pays, et vous aviez promis-juré-craché de venir. Un dilemme comme celui-ci n'est pas neuf. Mais son impact est décuplé par l'effet 2.0. C'est clair, vous allez rater des tas d'anecdotes et de ragots. Cela vous ronge et, en contemplant jalousement la kyrielle de photos publiées en temps réel, vous avez l'impression que votre vie n'est pas intéressante. Impossible dès lors de profiter du moment présent en famille, c'est plus fort que vous, vous ne pouvez pas décrocher !

Cette anxiété sociale, on la nomme Fomo (Fear Of Missing Out), c'est-à-dire la peur constante de passer à côté de quelque chose. Un mal très contemporain, renforcé par une addiction à Internet et aux réseaux sociaux. C'est un véritable cercle vicieux. Plus on s'inquiète de ce que vivent les autres, plus on angoisse de ne pas être à leur place. « Parfois, la vie soi-disant parfaite de mes amis affichée sur Facebook me déprime et peut me faire du mal. Voir des femmes tomber enceintes ou accoucher de leur deuxième enfant me fait souffrir, ravive la douleur liée à mes problèmes de conception. Après, je sais que les gens n'affichent que le meilleur. Personne n’a une vie idyllique », raconte Émeline qui passe du temps sur les réseaux sociaux au point que son conjoint a l'impression de vivre avec un "smartphone ambulant". « Mon addiction pourrait me jouer des tours et dégrader ma vie de couple. Je me surprends parfois à regretter le temps où Internet n’existait pas. Les gens étaient plus impliqués, plus ponctuels », ajoute-t-elle. Si Émeline garde les pieds sur terre, d'autres, moins lucides, pensent que la vraie vie de leurs "connaissances" réside sur Facebook ou Instagram, un danger pour eux-mêmes comme pour leurs amis.

© REPORTERS


L'internaute comme un miroir

Pour la psychanalyste Vanessa Greindl, toutes ces angoisses dissimulent surtout un questionnement sur sa propre valeur : « Il s'agit souvent d'une incapacité à se juger soi-même. Finalement, vouloir mettre une réponse à cette question chez l'autre, on le fait tous. Mais lorsque cela prend des proportions plus importantes, c'est dramatique. Car la personne devient dépendante du regard de l'autre. Ici, on donne le pouvoir de juger de ce qu'on vaut à d'autres internautes, qui n'ont pas spécialement la légitimité sociale, la compétence pour le faire. Porter un jugement sur quelqu'un n'a de sens que si c'est constructif. Or, c'est rarement le cas sur les réseaux sociaux. » C'est le jeu, particulièrement sur Facebook ou Instagram, la majorité des internautes présentent leur vie telle une publicité. « C'est une tentative d'illusionner l'autre pour être reconnu. Du coup, on pense aussi que l'autre a une vie extraordinaire. Le danger, c'est ceux qui croient en cette illusion. C'est comme si on se faisait un film ».


Immortaliser, provoquer le "like"


Pour convaincre toute la communauté qu'ils vivent aussi des choses formidables, certains n'hésitent pas à immortaliser l'instant, en temps réel, sur les réseaux sociaux. Parfois, c'est au point de ne plus profiter de son repas au restaurant. D'autres pensent qu'une personne les rejette parce qu'elle ne "like" pas les photos du mariage ou de la naissance du bébé. Il y a comme une sorte d'incapacité à vivre le moment présent, mais aussi un besoin de reconnaissance. « Sur les réseaux sociaux, certains internautes veillent particulièrement à travailler leur image plutôt que de vivre. Mais vivre, c'est construire ! », précise Vanessa Greindl.

Derrière cette peur de ne pas être "liké" ou "retwitté" se cache une sorte d'angoisse de l'abandon et du rejet. Plus qu'une assuétude à son smartphone, il s'agit d'une addiction à l'autre. « Cela touche surtout les personnes les moins installées narcissiquement, celles qui ont donc besoin de se faire valoir par rapport à l'autre ». Des angoisses courantes, surtout à l'adolescence : « C'est typique à cet âge-là de chercher quelqu'un dans les yeux de qui on peut se reconnaître. Finalement, c'est déjà ce qu'on vivait dans les cours de récréation il y a vingt ans. Là, on retrouve ce phénomène social sous une autre forme. C'est quelque chose de nécessaire. A l'adolescence, " l'amour du même" permet justement de se détacher de la génération au-dessus, de la ressemblance à ses parents. Mais là où cela devient inquiétant, c'est à partir du moment où ce sentiment prend trop de place. Le risque, c'est de perdre son identité. Attention également aux actes pervers dans lesquels les jeunes peuvent facilement tomber », ajoute la psychanalyste.

© REPORTERS


De la peur de dire « non » au surbooking

« Cela m'arrive souvent que plusieurs gros événements soient organisés en même temps et comme je veux faire plaisir à tout le monde, je me divise. Mais c'est vraiment frustrant. Et dans un monde idéal, je serais plus heureuse si chaque groupe d'amis organisait ses soirées à des jours différents. Parfois, je dois faire des choix donc évidemment, je loupe des choses et je n'aime pas cela. J'ai l'impression de décevoir », raconte Vinciane. Le Fomo, c'est aussi cette tendance à se démultiplier. Un phénomène qui n'est pas neuf, mais les possibilités d'événements se sont accrues avec les réseaux sociaux. « C'est toute la difficulté de rester soi-même et de réaliser un véritable choix. Mais réussir à dire "non" sans angoisser de se sentir mal aimé demande une certaine assise narcissique. Avoir peur de décevoir ôte une grande part de liberté. Et face à toutes les possibilités qu'offrent les réseaux sociaux, dire "oui" à tout nous rend encore plus prisonnier de l'autre », explique Vanessa Greindl.

© REPORTERS


La déconnexion pour se soigner ?

Personne ne se présente chez son psy en lui avouant souffrir de Fomo. D'ailleurs, ce n'est pas nécessairement un problème, tant que cette peur n'empêche pas de vivre et d'entretenir des relations normales et équilibrées. Mais en creusant, les professionnels peuvent découvrir un mal-être entre autres lié aux réseaux sociaux.

Que conseiller ? La déconnexion totale n'est pas si évidente. D'ailleurs Émeline a tenté l'expérience, elle n'a tenu que quelques jours. « Cela peut être très addictif cette nécessité d'être dépendant de l'autre. Pour en sortir, il est essentiel d'apprendre à se recentrer sur soi-même. Il ne faut donc pas culpabiliser lorsqu'on est incapable de se déconnecter. Je prendrai comme exemple l'alcoolisme. On boit pour calmer une douleur. On s'invente de fausses excuses. Il y a donc une souffrance derrière toute dépendance. Et ici, se sentir vivant en dehors du regard des autres demande un véritable travail sur soi », suggère Vanessa Greindl.

Mais avant de sombrer dans l'extrême, dans la pathologie, n'est-il tout simplement pas temps d'apprendre à vivre le moment présent. Cette "Joy Of Missing Out" (Jomo) implique de petits sacrifices : penser, ne fût-ce que quelques heures, à se déconnecter sans paniquer. D'ailleurs (et c'est un comble pour une entreprise comme celle-ci), Google propose à ses employés des déjeuners méditatifs silencieux lors desquels toute forme de technologie est proscrite. Une sorte d'hypocrisie ? Peut-être, mais prendre conscience n'est-ce déjà pas un bon début ?