Sorties Une fois les trop courtes journées d’hiver terminées et la nuit tombée, certains n’espèrent qu’une chose : rejoindre leur chez-eux, se reposer dans leur cocon avant d’aller se coucher pour se réveiller au lendemain, et recommencer. D’autres trouvent dans l’univers de la nuit une source d’inspiration et de motivation, ou y sont complètement accros. Rencontre avec trois noctambules.

 

Eyes-b, street-artiste :  "Les gens me prennent pour un fou"

Un lundi soir de janvier, vers 20h, la nuit est déjà tombée sur Bruxelles. Les quelques passants du centre vite marchent d’un pas pressé pour rapidement s'engouffrer dans les cafés et restaurants à proximité de la Bourse.

Ce soir, les températures sont glaciales et bien en dessous du zéro. Les touristes, badauds et travailleurs du centre-ville peuvent garer leur véhicule dans le parking 58. Particulièrement bien situé, ce dernier cache une surprise. Les connaisseurs et autres curieux se sont certainement arrêtés au 10e étage. Là, sur le toit du parking, ils peuvent profiter d’une vue imprenable sur la capitale.

La ville la nuit depuis les hauteurs

Cette nuit, le ciel est découvert. Le vent, qui semblait pourtant faible est bien soutenu en altitude. A gauche, on peut apercevoir les lumières de la Grand-Place, qui se reflètent dans les enluminures de ses bâtiments centenaires. Un peu plus loin , la façade de cathédrale Saints-Michel-et-Gudule se dessine avec précision. En face, se dresse la tour des finances et à droite, au loin, on peut apercevoir l’Atomium. Les soirs d’hiver, peu sont ceux qui s’aventurent sur ce toit qui connaît pourtant un énorme succès en été.

A cette hauteur, l’agitation de la ville est presque imperceptible. Les bruits des klaxons, les sirènes et les odeurs des fumées qui s’échappent des pots d’échappements ne sont plus qu’un mauvais souvenir. S’isoler de la ville seul et dans l’obscurité, c’est ce qu’est venu chercher Eyes-b. Ce street-artist de 30 ans est peintre, grapheur, mais aussi photographe. Il pratique le lightpainting, une technique de prise de vue photographique qui consiste à déplacer des sources de lumière devant l’objectif, en utilisant un temps d’exposition long et dans un environnement sombre. Le résultat laisse apparaître une image sur laquelle se chevauchent des traits lumineux et généralement colorés.

Lorsqu’il crée, Eyes-B préfère laisser place, au "freestyle", à l’improvisation. Il fait bouger ses sticks lumineux au rythme de la musique qu’il a lancée sur son ordinateur.

Lorsqu’on l’observe à l’oeuvre, ses mouvements s’apparentent à ceux d’une chorégraphie bien ficelée. Pourtant, il n’en est rien, il bouge au gré de ses envies. Seuls des repères marqués au sol lui permettent de rester dans le champ de son objectif.


La nature et l’obscurité

L’artiste, originaire de Namur, vit depuis maintenant dix ans à Bruxelles. En journée, il travaille au sein de l’ASBL Urbana, qui vise à mettre en avant les artistes et sert d’incubateur de projets artistiques. C’est également cette ASBL qui a permis la création des fresques de bandes dessinées qui recouvrent certaines façades du centre de Bruxelles. Une fois la journée terminée, il lui arrive d’emporter son matos dans son sac à dos, et de partir en vélo vers les endroits sombres de la ville. "L’endroit que je préfère, c’est le Bois de la Cambre. Il n’est pas éclairé, et je peux jouer avec la nature, contourner des arbres avec les lumières. Parfois, j’y croise des renards. La nuit est pour moi un univers particulier. Dans le bois, je n’ai plus l’impression d’être à Bruxelles", explique l’artiste alors qu’il observe le résultat de son travail sur l’écran de son ordinateur.

Le fou dans la nuit noire

Ce rapport à la nature l’intéresse particulièrement lors de ses créations. Mais dans le bois, il lui arrive parfois de tomber sur des personnes. "Elles me regardent, bouger autour des arbres avec des bâtons lumineux et doivent se dire "c’est qui ce fou ?", raconte-t-il en rigolant.

L’univers de la nuit lui rappelle aussi ses débuts, lorsque Eyes-B faisait du graffiti illégal. "Même si la technique du lightpainting est totalement légale et ne dégrade rien, je retrouve un petit peu l’adrénaline que j’ai connue lorsque j’ai commencé le graffiti illégal, il y a 15 ans. La nuit est pour moi un univers parallèle".


Naël, bénévole à la Croix-Rouge : "Quand les gens vont dormir, ils ont l’impression que le monde s’arrête de tourner"

Vers 21h30, une camionnette de la Croix-Rouge est stationnée devant la Bourse, à Bruxelles. Le piétonnier semble vidé de ses passants. Dans le véhicule, sept bénévoles se réchauffent avant de repartir en maraude. Ils font partie de la section locale d’Ixelles. Une fois par semaine, ils se rendent dans le centre pour venir en aide aux sans-abri. Ils commencent leur soirée vers 18 h pour la finir lorsque l’ensemble des stocks des vivres, couvertures et vêtements apportés est épuisé. "C’est à dire vers 22h30-23 h", précise Romain, 24 ans.

L’équipe est relativement jeune. "Cela va de 16 à 20 ans pour la plupart. Et du côté des personnes actives la journée, elles ont entre 30 et 40 ans. Les personnes qui participent aux maraudes sont toutes bénévoles. Certaines s’investissent plus que d’autres dans la section locale d’Ixelles mais d’autres n’ont le temps que pour les maraudes, après leur journée de travail", détaille Ismaël, 19 ans. "Nous avons aussi une exception : notre mascotte Micheline, notre présidente qui a la septantaine", dit-il en lançant un sourire à l’intéressée, une dame pas très grande et fine qui transporte pourtant le chariot de vivres. "Elle ne manque aucune maraude, elle fait ça depuis des années."


Une troupe nocturne intergénérationnelle

Le groupe sort de la camionnette pour affronter le froid glacial de cette soirée de janvier. Les bulletins météo annonçaient la veille des températures extrêmement basses. Ils ne se sont pas trompés.

Très vite, les bénévoles rencontrent des sans-abri, collés aux vitrines encore éclairées des magasins du boulevard Anspach. Micheline tire la charrette et l’amène à proximité d’un homme assez jeune, assis en tailleur, les jambes couvertes de plusieurs draps épais. "Il vient de l’est, mais il parle bien français. Parfois nous devons communiquer en anglais avec eux." Rapidement, d’autres personnes s’approchent timidement du groupe de bénévoles pour demander, toujours très poliment, un sandwich ou une boisson chaude.

Parmi les sept membres qui composent la troupe, certains sont encore aux études, d’autres travaillent. C’est le cas d’une jeune femme qui est employée en journée à la Commission européenne et qui n’hésite pas à participer aux maraudes ce soir venu. C’est une façon pour elle "de se sentir utile".

Actif de nuit pour voir le monde d’une autre façon

Dans l’équipe, on retrouve également Ismaël 19 ans, à la recherche d’un emploi. En journée, il apporte son aide à la section locale comme ambulancier. En soirée, sa maman de 44 ans le rejoint pour les maraudes. Complices, ils arpentent ensemble les rues sombres du centre-ville. "Chaque soir comme celui-ci, nous apprenons, nous découvrons. L’objectif premier est d’aider concrètement ces personnes et de tendre l’oreille. On est parfois des psys. Lorsqu’on constate qu’on nous sourit, qu’on a des remerciements, on sait qu’on a fait quelque chose d’utile de notre soirée", "même si certaines d’entres-elles sont parfois très confuses", ajoute sa mère.

Pour Naël, 20 ans, un jeune homme aux cheveux peroxydés et aux grandes bottes de cuir, être actif de nuit lui permet de voir le monde d’une autre façon. "Ce qui me plaît, c’est que tout est différent. Les gens sont différents, l’ambiance est tout autre elle aussi", explique l’étudiant en infirmerie. "Souvent, les gens pensent que, lorsqu’ils vont dans leur lit se coucher, le monde s’arrête de tourner et il ne se passe plus rien. Que le lendemain matin, tout est exactement comme c’était la veille au soir. Mais c’est faux et c’est ça que j’aime découvrir".

Dans la station de métro De Brouckère, ils rencontrent un habitué, venu cette fois avec une connaissance. Les deux hommes sont sans-papiers et sont arrivés en Belgique il y a maintenant 23 ans. Pour eux, les passages des équipes de bénévoles comme celles de la Croix-Rouge, de Médecins du monde ou du Samu Social sont "indispensables" pour tenir le coup. Depuis quelques temps, ils dorment à deux dans un garage dans le nord de Bruxelles.

L’équipe intergénérationnelle - que l’ont pourrait facilement comparer à une famille tant leur complicité se ressent à travers leurs échanges - terminera sa tournée. Naël, qui compte bien s’investir encore plus dans l’aventure, passe en effet le lendemain son examen pour devenir formateur premier secours...


Patrick, taximan : “Une fois qu’on tombe dans le piège de la nuit, il est difficile d’en sortir”

Dans le monde de la nuit, on retrouve notamment les taxis. Omniprésents dans le centre-ville, on les oublierait presque. Et l’on oublierait également que derrière ces volants se trouvent des personnes qui font des “shifts de nuit” de 7 h du soir à 7 h du matin, pour la plupart.

Patrick a 28 ans. Il est “nouveau” dans la nuit. Cela fait seulement deux années qu’il a adapté ses horaires pour veiller la nuit. “Mais en moyenne, il faut trois années de métier pour connaître toutes les rues de Bruxelles et s’y rendre sans GPS. Et puis, on a aussi un examen de topographie à passer”, explique le jeune homme originaire du Rwanda.

Ce qui me plaît une fois la nuit tombée, c’est que les gens ne sont plus les mêmes. Les clients sont différents. En journée, on va plutôt tomber sur un homme qui part au travail ou à l’aéroport, qui est pressé. Le soir, ce sont plutôt des jeunes qui rentrent de soirée, tranquillement. Ils sont alcoolisés et n’hésitent pas à se confier durant la course. J’ai parfois l’impression d’être un psy à leur écoute. J’ai déjà entendu quelques histoires marquantes. Les gens ont envie de discuter et de lâcher ce qu’ils ont sur le cœur”, explique Patrick alors qu’il conduit vers le Parc royal.

Il nuance toutefois et explique que dans son cas, il ne peut pas tout révéler. “Cela peut mener à des conflits de points de vue avec les clients qui, alcoolisés, peuvent rapidement s’emporter. Il m’est arrivé un jour de déposer un client avant la fin de la course car il n’était pas respectueux et que la discussion s’envenimait.

Le soir, Patrick reste également vigilant et ne laisse pas entrer n’importe qui dans son véhicule. “Si la personne semble violente ou trop alcoolisée , on utilise une vieille technique de taxi. On demande le nom du client, il nous répond, puis on lui dit que le taxi est réservé à un autre nom”, explique-t-il avec un sourire en coin.


L’amoureux de Bruxelles

Patrick est rapidement tombé sous le charme de Bruxelles. “Cette ville est géniale. En plus, le soir, les routes sont dégagées, on en profite différemment. Il y a certains coins de la ville que j’affectionne plus particulièrement. Comme par exemple, la place Flagey bien animée, même en semaine. C’est le cas aussi du quartier universitaire du cimetière d’Ixelles, même si les étudiants sont en examens à cette période. Quand l’équipe nationale gagne, ce sont les meilleures soirées. Les clients chantent et on a l’impression que c’est le taximan qui a fait gagner l’équipe! Par contre, j’évite la gare du Midi, c’est mort là-bas. Il faut attendre les passagers, pressés de rentrer chez eux. C’est creux.”

Une vie sociale inexistante à cause de la nuit

Le jeune homme, arrivé il y a douze ans en Belgique, vit en colocation avec des amis dans le nord de la ville. Mais, il les croise rarement. Pour lui, sa vie sociale a été placée aux oubliettes le jour où il a commencé à travailler la nuit. “On devient vite accro à cet univers. Les nuits passent très rapidement et nous nous reposons en journée. Cette année est passée très vite. Ce sont de longs shifts de 12 heures mais au final, on ne les sent pas passer. La route est dégagée, la conduite est agréable.

Malgré son attirance certaine pour l’univers nocturne, Patrick évoque “un piège” lorsqu’il parle du travail de nuit. “On dort jusque midi et on travaille de 19h à 7h et ce six jours sur sept. Je n’ai pas le temps de voir ma famille et mes amis. Je peux me permettre une sortie le dimanche soir, c’est tout. Car, pas question pour moi de manquer les week-ends! Ils sont trop intéressants pour un chauffeur.

Les week-ends sont d’autant plus immanquables depuis les attentats qui ont frappé la ville le 22 mars 2016. “Nous avons connu de grosses périodes de creux. Nous avions deux tiers de courses en moins. Maintenant, cela repart doucement mais les week-ends sont les plus intéressants. Parfois, des touristes nous demandent de passer par les points clefs de la ville. On a alors le rôle de guide. C’est très sympa.

L’univers de la nuit passionne Patrick mais l’isole également. Alors qu’il est en contact permanent avec des inconnus, il voit rarement sa famille ou ses amis et sa vie amoureuse est un vrai désastre. “Quand je déciderai de fonder une famille, je sais que je devrai arrêter la nuit, je le sais. Parfois, j’ai une copine. Mais quand c’est comme ça, j’essaie de lui parler un minimum de mon travail la nuit, pour ne pas lui faire peur. Au final, on ne se voit jamais. Je mens et je lui dis qu’on va se voir en soirée mais je n’ai jamais le temps car je travaille. Cela ne dure jamais longtemps et on finit toujours par se séparer. Comment peut-on bâtir une relation avec un métier pareil?”, se demande-t-il alors qu’il rejoint la file de taxis proche de la Bourse.