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"La guide de voyage", un guide pas comme les autres, propose de découvrir Paris à travers les femmes d'hier et d'aujourd'hui qui ont « fait » la Ville Lumière, mais ont été laissées dans l’ombre. Charlotte Soulary, son auteure, nous en a fait découvrir quelques-unes le temps d’une balade de deux heures.


Le rendez-vous est donné au métro Cité. "Ce lieu fait sens pour commencer la visite parce qu’on est au cœur historique de Paris. Il y a quelques années, l'association Osez le féminisme avait renommé le lieu Fémicité. Durant une nuit, toutes les rues de l’île de la Cité ont été rebaptisées par des noms de femmes", explique Charlotte Soulary, féministe passionnée de voyages, auteure de ce guide touristique inédit dans le paysage des publications touristiques. "On ne défend pas des noms de rue féminins par principe, explique-t-elle, il s’agit vraiment de savoir qui sont les femmes qui ont fait notre histoire, d’avoir des héroïnes. L’objectif de notre association (La guide de voyage est aussi une association), c’est de faire progresser l’égalité femmes-hommes par le voyage, et montrer que les médias du voyage ont un rôle majeur à jouer dans l’image qu’on donne du pays".

Depuis cette action "noms de rue", la situation a légèrement évolué, l'arrivée d'une femme à la mairie de Paris Anne Hidalgo n'y est pas totalement étrangère. Avec notamment un nouveau quartier dans le 13e arrondissement dont de nombreuses rues portent des patronymes, ou matronymes devrait-on dire. On y croise des femmes comme Françoise Dolto (pédiatre et psychanalyste), Elsa Morante (romancière italienne) ou encore l'artiste Louise Bourgeois... "Malgré cette évolution, on est toujours à moins de 5 % de noms de femmes pour les rues et seulement trois stations de métro", souligne Charlotte.

Les rues de l'Ile de la Cité rebaptisées le temps d'une nuit en 2015
© Twitter Fémicité / Osez le féminisme


Olympe de Gouges, grande oubliée

En route ensuite pour la Conciergerie, prison pendant la Révolution française. C’est là que Marie-Antoinette a été emprisonnée. Sa cellule est une attraction touristique bien connue. "Ce qu’on sait un peu moins, explique Charlotte Soulary, c’est qu’une autre femme y a été emprisonnée. Il s’agit d’Olympe de Gouges, guillotinée trois jours après Marie-Antoinette". Figure majeure de la Révolution française, elle a rédigé la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1791, un texte fondateur du féminisme français. "Elle était radicale et en avance sur son temps, et on l'a complètement invisibilisée", déplore la guide, Olympe de Gouges a une place… qui n’en est pas une. C’est un arbre planté au milieu d’un carrefour. On ne s’y donne jamais rendez-vous comme on se donne rendez-vous place de la République, donc ce n’est pas du tout ancré chez les Parisiens!". Petite "consolation" : cette figure incontournable de l'histoire française a un buste à l’Assemblée Nationale.

Une carte qui nous change de la Tour Eiffel !
© La guide de voyage

Quelques pas plus loin, on s’arrête au Théâtre de la Ville. "C’était le théâtre de Sarah Bernhardt. Si elle est assez connue comme comédienne, on ignore qu’elle a dirigé ce théâtre durant une vingtaine d’années", raconte Charlotte, qui espère qu'un jour proche, ce théâtre porte à nouveau son nom. Pour l’heure, seul le bistrot attenant nous rappelle le lien de cette femme avec le lieu culturel renommé. Sa loge aussi, qui n'est malheureusement ouverte qu'aux visiteuses et visiteurs qui détiennent une place pour le théâtre.

Les femmes, de simples allégories ?

Raconter la ville au féminin demande un sens de la curiosité bien aiguisé, car les femmes sont bien souvent cachées. Prenons l'exemple de l'Hôtel de Ville. Témoin de nombreux événements qui ont marqué la ville, cet édifice prestigieux rend hommage, à travers plusieurs statues disposées sur sa façade, à ceux qui ont marqué la ville. Et à nouveau, c’est le masculin qui l’emporte haut la main. Sur la façade principale, on ne trouve aucune femme. Ah si ! Deux femmes qui sont en réalité des allégories, la Science et l’Art, nous fait remarquer Charlotte Soulary… Ironie, elles sont placées juste en dessous de la devise « Liberté, Egalité, Fraternité ». "Les actrices de l’histoire de Paris sont en fait bien cachées, sur la façade latérale", dévoile la guide. On découvre alors George Sand, Madame de Staël, Manon Roland,... et d'autres figures du monde des sciences, des lettres ou de la politique. De loin, car le square sur lequel donne cette façade n'est ouvert que deux jours par semaine…

© M.L

"C'est pareil partout, il faut vraiment chercher les femmes et les guides traditionnels ne les renseignent pas", constate Charlotte Soulary, qui cite l'exemple du cimetière du Père Lachaise, lieu très couru des touristes. "Ce cimetière est surtout très fréquenté pour ses tombes VIP d’hommes ". Avec une exception pour Edith Piaf. Pourtant, non loin des tombeaux d'Oscar Wilde ou de Jim Morrison, reposent des femmes incontournables de l'histoire de France. Hubertine Auclert par exemple, militante féministe et suffragette morte en 1914. "En 1884, elle dénonce la loi sur le divorce et propose l'idée alors radicale d'un contrat de mariage entre conjoints avec séparation des biens", nous apprend sa notice biographique proposé dans le guide, comme pour de nombreuses autres femmes.

Pas que des femmes célèbres

L’idée de ce guide n’est pas non plus de raconter uniquement l’histoire des femmes célèbres. "Je remarque que l'histoire est surtout celle des vainqueurs et quand on parle des femmes, il s’agit souvent de femmes qui avaient une influence, qui étaient issues de la noblesse, explique Charlotte Soulary, les femmes militantes, radicales, noires, lesbiennes sont elles totalement invisibilisées". Le guide n'oublie pas ces anonymes, à travers par exemple "les demoiselles de magasin" nous rappelant au passage leurs terribles conditions de travail au tournant du 19e et 20e siècle dans les grands magasins parisiens. La notice sur l’Eglise Saint-Bernard, située dans le quartier de la Goutte d’or, est l’occasion de revenir sur les occupations de sans-papiers menées fin des années nonante, avec des femmes à la tête du mouvement. La guide dresse aussi le portrait de Paulette Nardal, première femme noire à étudier à la Sorbonne, en 1920.

Façonner différemment le regard

La dernière halte du parcours concocté par Charlotte Soulary est la fontaine Stravinsky (ou fontaine des Automates,), à deux pas du centre Pompidou, œuvre conjointe de Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle, réalisée en 1983 (image de couverture). "Niki de Saint Phalle est une artiste très engagée qui à travers ses œuvres - dont les célèbres Nanas- interroge le fait de choisir notre vie, d’être des héroïnes", explique la guide. L’une de ses Mariées, statue qui vise à faire entendre que les femmes peuvent refuser de se plier au mariage, est à voir au musée Pompidou. "Ce musée a vraiment fait des efforts en termes de représentation des femmes artistes. Elles étaient 10 % dans les années 60, on est à 25 % aujourd’hui", reconnaît Charlotte Soulary qui propose un parcours spécial « artistes femmes au centre Pompidou » (des parcours équivalents sont établis pour plusieurs autres musées parisiens). "C’est absolument nécessaire de pouvoir voir des œuvres de femmes et encore plus des oeuvres féministes qui questionnent le genre et la féminité, ça élargit les horizons et façonne le regard différemment", défend-elle.

© (C) Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Georges Meguerditchian

Depuis peu, l’association propose des visites guidées. En septembre, le public pourra ainsi marcher sur les pas des femmes révolutionnaires. Sur le site de La Guide de voyage, on peut aussi trouver pas mal d'articles sur d'autres villes, écrits par une petite vingtaine de blogueuses du monde entier, qui voyagent l'oeil grand ouvert sur les femmes. A quand "une guide de voyage" de Bruxelles (*des initiatives existent déjà, voir ci-dessous) ? "C'est en projet pour Bruxelles, et même pour la Belgique !", nous promet Charlotte Soulary. Et de conclure : "On peut écrire des guides pour chaque ville. On a la carte du monde à refaire…"

>> La Guide de voyage Paris, une nouvelle carte du monde. Editions La Guide de Voyage, 15 euros.

Site web : laguidedevoyage.com


*Où sont-elles à Bruxelles ?

En attendant qu'une "guide de voyage" soit publiée sur Bruxelles, notons que des initiatives visant à mettre en valeur des femmes existent. La collective (féminisation de « collectif », rappelant au passage que la visibilisation des femmes passe aussi par l’écriture) "Noms Peut-être!" organise des « balades féministes » qui nous font découvrir des femmes emblématiques ou anonymes ainsi que des lieux relatifs à l'histoire des femmes. Cette collective a aussi renommé des auditoires de l'Université Libre de Bruxelles ou encore des rues des Marolles en mettant en avant des femmes remarquables, belges et étrangères.