Voyages On sait que Cabourg est une cité balnéaire normande, avec un front de mer garni de gargotes au look suranné - chouchous et cerf-volant à acheter. Et La Manche, couleur bleu vert, comme arrière-plan. Mais saviez-vous que Cabourg se nomme aussi Balbec dans l’imaginaire littéraire ? L’écrivain Marcel Proust, habitué des lieux, a fait de Cabourg/Balbec le lieu de ses amours, et l’un des personnages de son œuvre littéraire, "A la recherche du temps perdu".


Chambre avec vue sur mer, au matin

Depuis le lit, c’est la balustrade qui nous empêche de tomber dans la mer. La mer qui arrive presque jusque sous notre lit. Pour se désennuyer de son rythme semi-journalier où elle avance pour reculer, la mer de ce jour-là, où on trône sur le balcon du Grand Hôtel, a décidé de changer de couleurs. C’est la seule fantaisie qu’elle s’accorde, car fidèle au poste que lui a attribué la marée normande, elle sera haute à 12h04 et basse à 19h43.

Dans 43 minutes, la mer aura rempli la plage comme une huître, et on ne pourra plus ajouter une goutte au tableau qui se forme à la fenêtre de la chambre 121. Il vient de pleuvoir, ce qui a lavé le ciel et orienté la palette colorée des vagues. Aujourd’hui jeudi, a dit la mer, on jouera à la couleur bleu gris, reflet vert à argent, avec option embruns aux touristes qui se baladent sur le front de mer.

Depuis le lit de la chambre 121, on pourrait croire que le Grand Hôtel est construit sur une île. Les porte-conteneurs qui passent au loin reliant le Havre à Cherbourg nourrissent cette image d’être seuls au monde. On est Robinson et on voit passer les bateaux au loin, mais contrairement à Robinson, on ne tente pas de faire signe pour être sauvé. On est bien.

On comprend pourquoi Marcel Proust est si souvent venu en ces lieux à partir de 1907 pour passer le temps, et ce jusqu’à en 1914. Lui, choisissait une chambre au dernier étage parce qu’il ne supportait pas que quelqu’un marche sur sa tête. Mais il avait ce plaisir d’une fenêtre ouverte sur un paysage en continuelle recomposition. Dans "A l’ombre des jeunes filles en fleurs", on relit ce passage : "Et dès ce premier matin le soleil me désignait au loin d’un doigt souriant ces cimes bleues de la mer qui n’ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu’à ce qu’étourdi de sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l’abri du vent dans ma chambre".

Sur le perron, côté jardin du Casino

Le Grand Hôtel de Cabourg a ce charme des bâtisses balnéaires, moins cet aspect "tourisme qui se veut chic" souvent en toc. L’imposant bâtiment est édifié dans le même style Belle Epoque que son voisin le casino, et répond à cette architecture du début du XXe siècle, qui n’a peur de rien et surtout pas du trop.

Chose amusante : tous les chemins mènent à l’hôtel; le plan de la ville de Cabourg est littéralement organisé autour du complexe que forment hôtel et casino, soulignant que la ville, corps et âme, est tournée vers le littoral.

On passe la porte de l’hôtel, et là, surprise ! La mer est dans le hall…

Dans le hall de l’hôtel

Il faut d’abord s’y asseoir l’après-midi, c’est ce que nous raconte Corinne Dupont, directrice de l’établissement et dont on a bien l’impression que le cœur a chaviré depuis qu’elle est entrée en ces lieux remplis d’affects et de souvenirs.

Elle nous raconte en un sourire : "Il faut voir l’hôtel en été…". Comme l’hôtel crée une liaison entre la ville et la plage, explique-t-elle, il n’est pas rare de voir des familles traverser le grand hall en tongs, bouées et épuisette sous le bras. L’hôtel qu’a fréquenté Marcel Proust brille par son lustre d’antan et son locataire prestigieux, et cependant, il ne faudrait pas oublier toute la foule de fidèles qui depuis l’ont aimé, et viennent y passer leur temps de villégiature. "Nous avons des habitués qui viennent chaque année en famille. Des grands-parents qui ont connu l’hôtel jeunes et qui reviennent avec leurs petits-enfants." Si le lieu est désormais dans l’escarcelle du groupe Accor, il n’a pas été rénové à l’aune des hôtels contemporains dans lesquels on cherche à pointer du doigt chaque détail de luxe.

Dans l’esprit que lui a connu Proust, le décor de l’hôtel est resté sombre et grandiose - lustres en cristal, grandes fleurs sur des murs tapissiers et cette mosaïque au sol, qui en a vu passer des sandalettes.

Jacques Franck, ancien rédacteur en chef de "La Libre Belgique" qui a consacré un livre aux lieux qui furent chers aux grands écrivains (*), rapporte cette anecdote concernant Proust au Grand-Hôtel. L’écrivain ne manquait pas une miette des mouvements qui se jouaient déjà dans le grand hall, raconte Jacques Franck. "Ne bougeant pas de son fauteuil, il dévisageait les autres pensionnaires, questionnait les chasseurs, prenait le thé avec des invités triés sur le volet, recueillait des potins, soutirait des informations au maître d’hôtel, griffonnait quelques notes dans un étroit carnet oblong dont il ne se séparait pas. […]".

Une fois que l’on sait cela, on s’arrête au bar de l’hôtel, on s’enfonce dans un fauteuil crapaud en velours lie-de-vin, et on fait comme Marcel… On observe.

Un arrêt au restaurant

Oui, mais de quel côté de la vitre ? Tout dépend de votre envie ou non d’être considéré comme un "mollusque étrange". Du côté du restaurant étoilé, on mangera les finesses gastronomiques de Jérôme Lebeau. Quand, de l’autre côté de la vitre, sur la promenade, on se rappellera de ce passage très imagé issu d’"A l’ombre des jeunes filles en fleurs" : "La grande salle à manger […] devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi de verre duquel la population ouvrière de Balbec, les pêcheurs et aussi les familles de petits bourgeois, invisibles dans l’ombre, s’écrasaient au vitrage pour apercevoir, lentement balancée dans des remous d’or, la vie luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que celle de poissons et de mollusques étranges".

Sur le front de mer

Hall dépassé, on parvient au front de la mer; plus de barrière entre vous et l’océan, la vue est imprenable. A intervalle régulier, la Ville a placé des extraits de "La Recherche", ou des pages d’écriture plus personnelles de la main de Proust.

Et tout en cherchant à ne pas prendre froid, car l’air normand est toujours un peu frais, on lira à haute voix, en regardant la mer, cet extrait d’une lettre de Marcel Proust à une amie : "J’ai rencontré, sur la digue de Cabourg, Lucy Gérard. C’était un soir ravissant où le coucher du soleil n’avait oublié qu’une couleur : le rose. Or, sa robe était toute rose et, de très loin, mettait sur le ciel orangé la couleur complémentaire du crépuscule. Je suis resté bien longtemps à regarder cette fine tache rose, et je suis rentré, enrhumé…".

© Bruno Fella


Cabourg et environ par 3

Un peu de détente ? A l’étage du noble hôtel, à deux pas de la chambre qu’occupa Marcel Proust, dans une pièce éclairée d’une fenêtre oeil-de-bœuf , un boudoir spa. Coquet. Rose et bois. On se sera allongé et laissé prendre en main par le personnel dévoué au bien-être. On est ressorti détendu comme un carambar. A tester, l’élixir des légendes, à l’huile des pépins de barbarie. De chez Kos Paris. Tout un poème.

Espace bien être Kos Paris, pour MGallery, au dernier étage du Grand Hôtel.

Un peu de lecture ? Pour vous qui êtes à Cabourg en pèlerinage Marcel Proust, ne manquez pas les conférences qui lui sont consacrées, à l’initiative du Cercle littéraire Cabourg-Balbec. Le lundi 14 août, on donnera les "Lectures de la correspondance de Marcel Proust de 1917" à 20h45, et une conférence, "Proust pour rire", le lundi 21 août à 20h45.

Infos : www.cabourg-balbec.fr

Un peu de culture ? Voilà qui semblera compliqué - tant on est bien installé sur la terrasse du Grand Hôtel, à regarder la mer et rien d’autre - mais il serait fâcheux de ne pas faire 60 kilomètres un peu plus au sud pour aller découvrir une autre merveille de la zone : la tapisserie de Bayeux. Une œuvre de tissu réalisée au XIe siècle, et qui narre l’histoire de Guillaume le Conquérant sur les terres normandes. Un fabuleux voyage dans le temps : on y voit les nez cassés des méchants soldats français, la bravoure des archers gallois, et, qui passe dans le ciel de 1066, la comète de Halley.

Infos : http://www.bayeuxmuseum.com/


(*) Pour compléter ce papier, "Des lieux, des écrivains", Jacques Franck, à La Renaissance du Livre.

Le Grand Hôtel, on y passe une nuit ? Infos et rés. : www.sofitel.com/rubrique grand hôtel cabourg