Voyages On sait que les pyramides, bien que désertées depuis la révolution (2011), sont l’attraction principale du Caire. Mais saviez-vous que la capitale égyptienne a d’autres précieux trésors à offrir à qui s’y aventure ?  En sillonnant la ville.

Les larges avenues sont bondées. Les taxis blancs et minibus se disputent la priorité à coups de klaxon. Entre eux slaloment les vendeurs de pains, équilibristes à deux roues aux pilons empilés sur la tête, et les piétons, chevronnés ou sans autre choix pour atteindre leur destination. Les Cairotes, évitant par principe d’emprunter les trottoirs, ne sont nullement dérangés par le bruit et la densité du trafic. "Zahma !", lâche ce conducteur en pestant alors que cet autre n’hésite pas à pousser sans retenue sur le frein pour indiquer le chemin à son voisin. "Shokran, habibi !", lui répond celui-là. Le chaos est organisé.

Dans mon taxi

Et voilà que les voix de Oum Kalhtoum, Najat Al Saghira ou Amr Diab emplissent l’habitacle, plongeant ses occupants dans la richesse de la culture égyptienne. En même temps que ce voyage auditif, le regard se porte vers la Citadelle Salah El Din, les mosquées Mohammed Ali, Al Rifa’i et du Sultan Hassan, circonscrites dans un mouchoir de poche. Le regard se soulève vers les toits plats et leurs antennes paraboliques rouillées. Et puis vers la fleur de lotus que constitue la partie supérieure de la tour du Caire. Il se pose sur le fronton en mosaïques bleues de la gare Ramsès; se dépose sur le drapeau national qui peine à flotter au centre de la place Tahrir que domine l’imposant bâtiment de l’administration - à l’organisation si souvent moquée dans les comédies égyptiennes - mastodonte troué de centaines de fenêtres. En face d’elle, le soleil éclaire la façade ocre du musée du Caire. Dans les rues adjacentes, la plupart des traces de la révolution ont été recouvertes. Sur les murs de la rue Mohammed Madmoud, quelques tags subsistent pourtant et rappellent qu’ici s’est jouée une scène primordiale de l’histoire moderne du pays. La poussière se dépose sur chaque façade, sur chaque feuille d’arbre.

Les ponts qui enjambent le Nil font se rejoindre les pans d’une capitale qui s’étend tous les jours davantage. Puisqu’elle est gigantesque, autant s’y perdre, se laisser porter par le mouvement continu, absorbant, déroutant. Grisant autant qu’exténuant.


Ville multiple

Alors que de larges avenues bordées d’immeubles haussmanniens traversent le centre-ville, ailleurs, on ne compte pas le nombre de rues marchandes et populaires. Sur le rond-point de la rue Soliman Gohar, un homme grille du maïs. Un âne tire une charrette sur laquelle sont empilées vaille que vaille des tomates. Le vendeur apostrophe les passants qui sirotent des jus de fruits fraîchement pressés en se dirigeant vers la rue du même nom, étroite, défrichée, un microcosme du Caire grouillant à toute heure du jour et de la nuit.

Des dizaines de vendeurs de fruits et légumes sont assis sur des cagots de bois. L’une garde un œil sur la petite télévision planquée sous la caisse de gombos. Son voisin, musiques plein-pot, écoule ses pickles. Un groupe de femmes coupe des haricots en tapant la causette avec les clients. Le boulanger empoigne par dizaines les pains tout juste sortis d’un four tournant sans discontinuer. Leur odeur aiguise les papilles au même titre que celle des grillades. Les nombreux épiciers volent la vedette aux magasins de bijoux.

Dans les arrières boutiques, les familles assises à même le sol partagent le dîner alors que des chats squelettiques attendent près d’elles leur dû.

D’un bruit strident, les vendeurs de gaz frappent sur les bonbonnes pour annoncer leur présence. Des clients principalement masculins, attablés aux cafés, sont concentrés sur leur partie de "tawla" ou le regard perdu dans la fumée des chichas. En soirée, les jeunes y côtoieront leurs aînés dans l’ambiance chaleureuse des jeux et des discussions.

Prendre de la hauteur

Les Cairotes s’engouffrent dans les taxis, minibus et bouches de métro. En sous-sol et sur terre se meuvent les presque 20 millions d’âmes peuplant cette mégapole. Mais pour se rendre compte de son étendue, mieux vaut prendre de la hauteur. Outre la tour du Caire, les points de vue sont nombreux dans la "ville aux mille minarets".

En plein centre du quartier islamique, un escalier perdu au milieu des anciennes résidences des Mamelouks et des marchands de textiles mène à la Bab Zuwayla. Depuis cette porte de l’ancien mur d’enceinte de la ville se dévoile l’intérieur des mosquées aux alentours tandis que sur les hauteurs, des dizaines de tours aux structures de bois peint attirent inévitablement le regard.


Une course de taxi plus tard, qui nous a vus longer le parc Al-Azhar, seul espace vert de la ville, et la "cité des morts", immense cimetière désormais habité, se dévoile Al-Moqattam. Les rues de ce quartier chrétien y sont étroites et cabossées par le ballet de carrioles bourrées de déchets récoltés aux quatre coins de la ville. Les habitants, travaillant pour la plupart dans le recyclage, s’activent dans des échoppes pleines à craquer de pans de tissus, pneus et autres métaux. Planent dans l’air tant l’odeur de plastique brûlé que les… pigeons. Ces oiseaux, dressés, y sont rois.

Assis sur les volières colorées, la ville s’étend sous nos pieds, au même titre que les chèvres et moutons, résidents des toits faute d’espace disponible au sol. Au coucher du soleil, pour autant que la pollution ne vienne jouer les trouble-fête, une lumière passant de l’orange au rose s’étend sur la ville.

Le spectacle se joue à chaque seconde dans cette ville multiculturelle, celle dont on dit qu’elle "ne dort jamais". Le soir tombé, les vitrines des magasins éclairent les avenues. Les gardes d’immeubles, comme à leur habitude, veillent. Les cordonniers, couturiers et garagistes s’affairent encore. Les lumières des panneaux publicitaires et des hôtels se reflètent sur le Nil, où se meuvent des felouques qu’occupent familles ou fêtards. Ils observent le temps s’écouler sur les ponts au rythme du trafic, suspendus à celui des faibles remous de l’eau.

Peut-être pensent-ils alors à ce dicton : "Si tu bois une fois l’eau du Nil, tu te resserviras". La ville pourrait bien exercer sur eux comme sur vous ses charmes. Nous, on a succombé !