Voyages On sait qu’ en Chine, les naissances des garçons sont privilégiées, réduisant en miettes les équilibres statistiques. Mais saviez-vous que sur les rives du Lac Lugu vit une société matrilinéaire unique au monde où ce sont les femmes qui mènent la danse ?


Notre barque glisse doucement sur les eaux limpides du lac Lugu. Le ciel est d’un bleu très pur et un soleil pâle réchauffe à peine les doigts engourdis de Tu Chang Mei. Emmitouflée dans sa veste de velours rouge, les jambes couvertes d’une longue jupe blanche, la jeune mosuo rame avec force en chantant d’une voix aiguë des sonorités traînantes. Ce sont des chants d’amour. "Lors des fêtes, quand un garçon me fait trois caresses dans la main, c’est que je lui plais. On peut se regarder aussi en plissant les yeux ou s’échanger nos ceintures. Mais aujourd’hui, on s’envoie aussi des SMS !"

Tu Chang Mei est née en pays mosuo, une communauté de 30 000 âmes perchée à l’orée de l’Himalaya, entre les provinces du Sichuan et du Yunnan, au sud-ouest de la Chine. Un peuple "sans père, ni mari" où les femmes pratiquent l’infidélité librement et à leur guise. Car chez les Mosuo, les couples ne se marient pas. Ils ne cohabitent pas non plus. Chaque nuit, les hommes viennent discrètement faire un petit tour au pied des fenêtres des filles. Si celles-ci sont d’humeur à les accueillir, elles les laisseront se glisser sous leurs draps. Une seule règle à respecter : le voyageur furtif devra disparaître à l’aube pour retourner… chez sa mère.

La tradition veut que les tous les adultes restent vivre chez leur mère et leur grand-mère. La famille idéale est celle dont on ne se sépare jamais. Quant aux enfants nés de ces unions libres ? Elevés par leur oncle maternel… Chez les Mosuo, le mot "père" n’existe pas.

Unique, la société mosuo fait partie des rares sociétés matrilinéaires de la planète. Ici, ce sont les femmes qui transmettent le nom et l’héritage. Elles qui dirigent les familles. Elles qui possèdent les terres. Et lorsqu’une femme est sur le point d’accoucher, on espère secrètement que ce sera d’une fille. Dans un pays où il vaut mieux naître garçon, l’"amour libre" à la Mosuo fait fantasmer.

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Tourisme et traditions

Le gouvernement chinois, au départ offusqué, a récemment décidé d’en faire un argument d’attraction touristique. Depuis dix ans, les guesthouses et les restaurants fleurissent. Et les traditions locales s’étiolent… Pour la plupart des jeunes Mosuo, le mariage occidental devient le modèle à suivre. Tu Chang Mei explique : "Les revenus du tourisme ont amélioré notre santé, notre éducation. Nous avons la télévision. Tout cela a bouleversé les mentalités… Vous devriez vous rendre dans les villages plus reculés. Là-bas, rien n’a changé".

Après deux pannes et cinq heures de tohu-bohu, notre voiture s’arrête devant une vieille ferme au toit fumant, à Lijiazue. Ce village oublié où il n’y a ni eau courante ni électricité abrite 31 familles qui n’ont rien perdu de leurs traditions. Notre hôte est le chef du village. On le suit dans une grande pièce en bois, aussi sombre qu’une caverne. Sans fenêtre, la "chambre de la grand-mère" est la pièce principale de la maison. Là où la famille se retrouve tous les soirs pour dîner. Assise près du feu, le visage ridé comme toutes les grands-mères, Zumalacong reçoit avec gratitude nos cadeaux - du thé, des fruits et des bonbons - qu’elle pose sur l’autel dressé pour ses ancêtres.

A 67 ans, elle est la Ama, la femme la plus âgée de la maison et la cheffe de la famille. "Vous verrez" , dit-elle après nous avoir invité à nousasseoir. "Chez nous, les femmes n’ont pas un pouvoir dans le sens d’un combat ou d’une quelconque domination. Il s’agit plutôt d’une douce prise de contrôle. On s’occupe de la famille, de la répartition des tâches et c’est nous qui gérons l’argent."

A côté d’elle, son frère aîné fume, l’air content. Adossé à la jambe du vieil homme, un enfant de deux ans nous observe. "C’est mon fils", intervient l’une des filles de Zumalacong. Anticipant ma question, elle poursuit : "Bien sûr, il sait qui est son père. Dans mon village, tout le monde se connaît. Mais ce sont mes frères qui sont en charge de son éducation".

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Harmonie

Ils sont onze, installés autour de l’âtre, issus de trois générations. La famille est au complet. Les femmes nous offrent du vin local, des pommes de terre braisées, du riz et des morceaux de lard.

Nos vêtements sentent la fumée, les chats miaulent et chacun s’enfonce dans une douce torpeur. "Le plus important pour les Mosuo est de préserver cette harmonie" , déclare notre hôte. "Chez nous, l’amour peut durer une nuit, souvent toute une vie. Mais si nous habitions avec nos conjoints, il y aurait des querelles à cause des enfants, de l’argent. Alors nous, on reste en famille, comme ça, paisiblement."

A la fin du repas, nos hôtes se lèvent et partent se coucher. Les hommes s’évaporent dans la nuit tandis que les femmes regagnent leurs chambres. De leurs aventures nocturnes, nul ne saura rien. Question de pudeur… Et au chant du coq, chacun repartira de son côté, dans les champs de maïs et les rizières. Les mains gonflées par le froid et les joues violacées. Ignorants qu’à l’autre bout de la planète, certains anthropologues remplissent des livres sur leurs relations sans promesse.

"Les Mosuo n’ont sacrifié ni le désir sexuel, ni l’amour, ni la sécurité économique de leurs familles", raconte à leur sujet l’ethnologue française Christine Mathieu, dans son ouvrage "Adieu au lac Mère". "Ce peuple est fascinant car il est le seul au monde à croire que le mariage détruit les familles. Mais le plus extraordinaire, c’est que tant les femmes que les hommes semblent en être contents."


Le pays Mosuo par 3

Y arriver. Vol quotidien de Beijing à Lijiang, dans la province du Yunnan. De là, comptez 5 heures en minibus pour arriver au Lac Lugu.

Communiquer. A moins de parler leur langue tibéto-birmane, il vaut mieux s’accompagner d’un traducteur pour aller à la rencontre des Mosuo.

On y fait quoi ? Outre la beauté du lac, blotti dans un écrin de montagnes, on part à la découverte de villages et on y fait des randonnées sublimes.


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