Voyages

Il est des destinations à la mode - la Croatie. De plus classiques - l'Italie. De plus légendaires - Ispahan. Il en est de rares qui n'évoquent rien lorsqu'on les mentionne alentour. C'est alors qu'il faut avoir la puce à l'oreille.

El Hierro appartient à cette catégorie. Petite île volcanique en forme de boomerang, jetée sans retour au milieu de l'Atlantique, elle appartient à l'archipel des Canaries. Isolée, ne dépassant pas 27 kilomètres sur 24, peuplée d'environ 9.000 habitants, El Hierro est négligée par le tourisme de masse et le tourisme individuel. À quelques miles de Tenerife et de ses stations «laisse béton», l'île est un chemin de traverse, une bonne adresse, de celles que l'on ne communique qu'avec parcimonie, à ceux qui sauront l'apprécier.

Ouvrez un atlas. Entre 18° de longitude ouest et 27,4° de latitude nord... À l'est, le Sahara. Au nord, les Açores. Ici se ferme et s'ouvre l'Europe. Celle-ci n'a pas d'autre semblable frontière. En cela, déjà, l'îlot fascine. Au-delà, c'est le grand plongeon dans l'Atlantique. Et puis l'Amérique. Sur la pointe occidentale de l'île, non loin d'immenses champs de lave, se dresse le phare d'Orchilla. Sur la carte du monde de Ptolémée, au IIe siècle de notre ère, l'endroit figurait le méridien zéro. Avant la «découverte» du continent américain par Christophe Colomb, El Hierro était le bout du monde connu - l'île semble garder de cette époque révolue une nostalgie certaine.

UNE MONTAGNE RUSSE

Aujourd'hui comme hier, l'île d'El Hierro se rejoint par bateau. Au départ de Tenerife et selon la compagnie choisie, la traversée prendra entre quatre et six heures. À l'embarquement, une légère émotion étreint le voyageur de passage. La prochaine escale se profile comme le bout de la Route. À bord, peu de vie. Les coursives, les ponts inférieurs et supérieurs sont déserts. Sur le quai, par contre, un ballet de camions crée l'animation. Les moteurs ronronnent, grondent. Les chauffeurs, que l'on retrouvera bientôt sur le pont, engagent leurs machines dans la gueule du ferry. Une note de corne de brume et soixante minutes plus loin, les rivages de Tenerife se détachent déjà sur l'horizon. A tribord, l'île de la Gomera. Et puis plus rien. Mais la haute mer. Avec de la chance, un groupe de cétacés, comme égaré. L'Atlantique et sa houle régulière occupe le terrain. Il en sera ainsi jusqu'à ce que, se confondant d'abord avec les nuages, s'annoncent dans le lointain et la nuit tombante les versants d'El Hierro.

Sur le quai de Puerto de la Estaca, le ballet des camionneurs va reprendre. Il faut le laisser derrière soi pour rejoindre Santa Mara de Valverde, capitale de l'île accrochée à plus de 600 mètres d'altitude. Les virages s'enchaînent. La route hésite et zézaye, pendant que le bus bégaie. Ça grimpe. Ça grimpe. Jusqu'au vertige. Dans les oreilles, la pression atmosphérique joue un air connu. El Hierro - et cela ne cessera de se confirmer - est une montagne russe. L'île compte des tournants en épingle par centaines, de rares et brèves lignes droites, trois stations d'essence et aucun feu de signalisation.

Suspendue à flanc de montagne, la ville - partout ailleurs on hésiterait à utiliser ce terme - de Valverde s'articule autour de deux rues principales. Ses habitations blanches s'entourent d'une végétation ébouriffée dominée par des figuiers de Barbarie. Lors du dernier recensement: 1600 habitants, trois hôtels, quelques cafés, une pharmacie. La vie s'écoule lentement, comme ces nuages qui traversent places et ruelles au long du jour, plongeant Valverde dans un brouillard aussi soudain que répétitif. Face à la paisible place Quintero Nuez, l'église Nuestra Seora Concepcin, au toit de tuiles rouges et à la façade de pierre noire, date du XVIIIe

siècle. Dans ses murs, le polychrome Pursima Concepcin est une oeuvre maîtresse. À trois pas de là, le Musée ethnographique s'attache à l'histoire d'El Hierro: à celle des Bimbaches, premiers indigènes de l'île, à celle de la conquête par le Normand Jean de Béthencourt, en 1405.

RÉSERVE DE LA BIOSPHÈRE

Quitter Valverde pour découvrir la région n'est pas aisé. Du moins en transport en commun. Un seul et unique bus quitte l'endroit chaque matin... pour n'y revenir qu'en fin de journée. Pas simple donc! (sauf à loger au long de son parcours). Il est des bouts du monde plus accessibles. À moins de parcourir El Hierro à la force des mollets (une légion de chemins lézardent paresseusement sur l'île dans l'attente d'un randonneur), la location d'un véhicule s'impose. En deux journées, celui-ci aura sillonné toutes les routes, sans jamais dépasser les 80 kilomètres heure, géographie accidentée oblige...

Déclarée «Réserve de la biosphère» par l'Unesco, El Hierro ne cesse de surprendre par la diversité de ses paysages. Sans évoquer ses microclimats. Rugueuse ici, elle sera douce là-bas.

Suite à un tremblement de terre, voici 50000 ans, un tiers de l'île disparut dans les flots. Il en reste assez pour s'émerveiller.

A quelques kilomètres de Valverde, près du hameau de Tior, pousse le Garoé, l'arbre sacré des Bimbaches. Plus loin, la route déboule -sans crier gare!- dans l'amphithéâtre naturel d'El Golfo, une baie gigantesque surplombée par des parois se hissant à 1000 mètres. Au fond de cette vallée fertile, la Frontera, deuxième agglomération de l'île. Les falaises, au nord d'El Golfo, abritent le lézard géant d'El Hierro. La bête, menacée d'extinction -on s'en serait douté- peut atteindre un mètre de long. Pour l'apercevoir, l'île n'étant pas de ce point de vue les Galapagos, il faudra visiter l'écomusée, situé à Guinea, où l'espèce est élevée et sauvegardée.

Les côtes d'El Hierro sont déchiquetées et souvent battues par les vagues. Les amas de lave figée ont laissé peu de place à la baignade. A Tamaduste, une baie rocheuse accueille une piscine naturelle. Les eaux limpides contrastent avec la côte noire fichée de sculptures volcaniques, impassibles aux assauts de la houle. La seule plage de l'île, baptisée Hoya del Verodal, se cache à l'extrême ouest. Pas de sable blanc, bien sûr, mais des graviers rouges, à deux pas de cactus étranges, de plantes «sèches» et de paysages désolés d'être tellement arides. Au-dessus de la plage, la route s'échine à gravir l'escarpement de la montagne. Le point culminant d'El Hierro, le Malpaso (1500 m) n'est pas loin. Sur son chemin, l'ermita de Los Reyes. Solitaire, une église blanche accueille une statue de la Vierge: Seora Nuestra de Los Reyes, à laquelle les croyants déposent des offrandes. Au départ de l'ermita, une piste file vers la réserve de Mencafete. Ici, maltraités par les vents, les genévriers baissent les branches et se plient vers le sol...

AU BORD DE L'EUROPE

Plus au sud, une pinède profonde invite le promeneur à se perdre. L'île compte, par ailleurs, une série de balcons panoramiques: Mirador de la Pea, Mirador de Isora. Parfaitement indiqués et aménagés, ils rythment le voyage. Certains sont le but de randonnées, comme le Mirador de Jinama, accessible par un ancien chemin muletier. Le plus beau, sans doute, est le mirador de Las Playas. Comme suspendu à près d'un kilomètre d'altitude, il surplombe l'arc de cercle formé par la côte. Sur les pentes piquées de pins, des chèvres bêlent à qui mieux mieux. Il ne manque qu'une cigale pour parfaire ce tableau méditerranéen.

San Andres et Las Casas ne débordent pas d'activité. Ces villages semblent s'être assoupis et la vie ne dépendre que de l'épicier... Lorsque ce dernier ferme ses portes en début d'après-midi -il les rouvrira à la fin du jour- c'est sans doute pour s'abandonner à la sieste. Plus rien ne bouge alors, à part ce chat qui file comme un brigand et bondit par-dessus les innombrables murets qui encadrent les jardins. Au bord du monde, c'est en fait toute l'île qui vient de s'endormir. Comment imaginer en cet instant que l'économie dépend ici de l'élevage, du fromage, des vignobles et du tourisme?

La Restinga, petit port de pêche, est surveillé par des cônes volcaniques noirs, bruns ou rouges et cerné par de vastes coulées de lave. L'endroit occupe une place à part sur El Hierro. Depuis quelques années, La Restinga attire les plongeurs. La Mar de las Calmas, une réserve marine, se situe à quelques encablures. Dans les ruelles, les centres de plongées pullulent. Outre les vertiges du grand bleu, le port propose une série de restaurants de... poissons.

Prendre place ici, à la pointe d'El Hierro, c'est s'attabler au bord de l'Europe.

© La Libre Belgique 2005