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REPORTAGE

Avec ses ambassades, ses écoles prestigieuses, ses théâtres et ses cafés d'allures viennoises, Péra représentait, il y a un siècle, le quartier de la modernité absolue, le lieu de rencontre des élites cosmopolites qui, avant l'effondrement de l'empire ottoman, s'y retrouvaient pour se divertir, causer et comploter contre l'empire. Aujourd'hui, les galeries d'art, les cinémas, les bars et les restaurants branchés accueillent la jeunesse de la ville, les artistes, les intellectuels et tout ce qui relève de la modernité turque.

Quartier de contrastes où l'on trouve une architecture éclectique où domine l'Art nouveau, Péra a su conserver son caractère des années folles pour s'amouracher de design, d'art contemporain et de jazz. Si depuis l'avènement de la République turque, la population du quartier a évolué, on trouve toujours parmi les Pérotes un grand nombre de Levantins, de Grecs, d'Arméniens et de juifs. Les Levantins sont issus des familles italiennes, françaises ou hollandaises qui se sont installées au cours des siècles dans la capitale de l'Empire ottoman. Les Russes blancs, fuyant la Révolution de 1917, furent les derniers éléments qui s'ajoutèrent aux habitants ottomans de différentes religions et cultures du quartier. Cette mosaïque a modelé l'identité de Péra.

Estiklal Caddesi, rue piétonne traversée par les rails de l'antique tramway, est une ligne de faîte qui semble couper la colline de Beyoglu en deux. Les quartiers de Beyoglu se distribuent de part et d'autre de cette ligne ascensionnelle qui commence à l'antique métro de Tünel et culmine à la place Taxim, coeur battant de la ville. De part et d'autre de cet axe, des quartiers aux ruelles pentues déclinent sur un même thème -nostalgie et modernité- une multitude de variations. Il faut prendre le temps de s'y perdre pour appréhender toute sa richesse. Dans un environnement urbain parfois un brin décati et chaotique, la beauté ne s'abandonne qu'aux plus curieux. La presqu'île verse à la fois sur le Bosphore et sur la Corne d'Or avec, comme phare, la tour de Galata. Du bateau qui permet de rejoindre la rive orientale, on aperçoit sa fière verticalité. Au sommet de cette pointe construite par les Génois en 1349, c'est tout Istanbul qui s'offre au regard. Ville sensuelle dont la géographie traversée par la mer dessine une bouche entr'ouverte.

CHARME COSMOPOLITE

Le quartier des antiquaires dévale la colline derrière le lycée et les bains de Galatasaray. Nulle part mieux qu'ici, on n'éprouve cette curieuse séduction qu'imprime la nostalgie de Péra. Les façades des maisons bourgeoises du quartier rappellent l'opulence d'un empire qui faisait la part belle au mélange des cultures. Et comme des cavernes d'Ali Baba, les boutiques d'antiquaires et de brocanteurs regorgent d'objets au charme cosmopolite.

Derrière l'imposante église néo-classique Saint Antoine de Padoue, encore aujourd'hui un des édifices catholiques les plus grands du pays, l'ancienne rue Linardo dévale la colline pour rejoindre la rue française. Ici, restaurants, cafés et terrasses immortalisent la passion des Stanbouliotes nantis pour un Paris imaginaire. L'espace d'une rue pavée au caractère un rien artificiel, la jeunesse dorée de la ville prend du bon temps en buvant du vin rouge. En montant les escaliers de l'ancienne rue Rudolf, bordée de cafés, d'arbres et des ruines d'une ancienne école grecque, la métropole semble respirer l'atmosphère paisible d'une place de village avant de rejoindre les rues animées des antiquaires. La rue Faïk Pasa aligne de belles façades de l’architecture civile du XIXe siècle et les boutiques d’antiquaires les plus intéressantes. Elle porte le nom d'un Levantin d'origine italienne, monsieur Della Suda, pharmacien impérial auquel le sultan offrit le titre de Pacha et dont la grande maison orange se trouve à deux pas.

SAVEURS POLYGLOTTES

Cette ligne de maisons grises a été construite par l'orphelinat italien qui se trouvait, aautrefois, juste derrière et faisait office d'habitations sociales. Elles sont aujourd'hui encore habitées par des Levantins. Il n'est pas rare d'entendre parler ici le grec, l'arménien ou le français: c'est la musique des mots d'un empire disparu dont les vieillards du quartier sont les seuls à connaître encore la partition. Ici, Istanbul est libérée des lois du temps: ni oppressée par un passé somptueux dont la richesse se compte en minarets ni étranglée par la course poursuite contre le temps et la circulation infernale qui, chaque matin, se répète pour les millions d'Istanbuliotes se rendant au travail.

Le quartier de Tünel est un plaisir de fin de journée. Les rues Sofyali et Asmali Mescit, située de l'autre côté du passage, représentent un petit monde en soi. Les façades des galeries d'art, des bouquinistes et des antiquaires sont ornées de bas-reliefs remarquables. Ses tavernes sont des endroits chaleureux aux murs décorés de vieux cadres et où l'on aurait envie de rester calfeutré, les jours où Istanbul a froid. Les tavernes Refik et Yakup poursuivent la tradition de cette rue bohème avec les meilleurs mezze du coin. Nourriture généreuse, atmosphère chargée de raki et de fumée, les tavernes de Tünel poussent sans réserve à l'amitié et à la rencontre d'une jeunesse turque curieuse et ouverte sur le monde.

© La Libre Belgique 2005