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VISITE GUIDÉE

Un après-midi d'été, gorgé de soleil. Sur la Steenplein, un carrousel est assailli par une foule de gamins en culottes courtes. Plus loin, tous les bancs sont occupés. Ce n'est pas tant qu'on y bronze, en rangs, on y perd plutôt son regard dans le cours tranquille de l'Escaut. Un peu plus loin, Rudy Trouvé a garé sa voiture. Il déboule, veston sombre sur un t-shirt aussi noir et usé que son pantalon. Aux pieds, des bottines de l'armée, qui lui donnent une démarche vaguement élastique. «C'est un peu près les seules chaussures que je peux porter. J'ai trop amoché mes pieds jusqu'ici... lors de quelques fêtes notamment», sourit le musicien.

Quelques minutes auparavant, on l'a retrouvé chez lui, dans le côté «un peu moins chic» du sud de la ville. Un quartier pas aussi «coloré» que Borgerhout, mais qui brasse malgré tout les populations. Comme la Métropole ouverte à tous les vents, a toujours été amenée à le faire. Même aujourd'hui, avec le Vlaams Blok qui a pourtant fait d'Anvers sa ville stratégique, son laboratoire. Récemment, le parti d'extrême droite y a encore capté 34,9 pc des voix. A peine arrivé, on ne veut pas aborder tout de suite la question avec le musicien. Il le fera lui-même. «Au quotidien, on ne le sent pas énormément. Pourtant, avec un tel score, je dois croiser tous les jours des gens qui ont voté Vlaams Blok. Ce qui me fait le plus peur, c'est d'entendre aujourd'hui certains réclamer qu'on leur ouvre la porte du pouvoir pour qu'ils s'y cassent mieux les dents. Je n'y crois pas trop. Ces gens-là sont très organisés. Ce n'est pas une solution.»

BORDEL & CO

Pour l'instant, on se dirige donc vers le centre, quittant ce coin d'Anvers où chaque rue semble abriter un membre de la bohême artistique et historique de la ville. Ici, Tom Pintens (2000 Monkeys, Zita Swoon...), là, Pascal Deweze (Sukilove, Metal Molly,...). Et puis Rudy Trouvé. L'homme reste avec les années l'une des principales figures de la scène rock belge. Il fait ainsi partie du line-up historique de dEUS, quand le groupe anversois sort son premier album, il y a 10 ans.

A l'époque, un contrat est signé avec le petit label Bang!, encore installé dans un garage à Jambes. Mais très vite, la machine va s'emballer. Quand les majors internationales rappliquent quelques mois plus tard, l'affaire prend encore une autre dimension. Les dates de concerts se multiplient. «On passait deux, trois jours à la maison, et puis on repartait directement pour deux, trois semaines. A la fin, ce n'était plus tenable. Et puis, on passait de plus en plus de temps à devoir s'occuper d'autres choses que de musique.» Rudy Trouvé en tire alors les conclusions. En 1995, il quitte le bateau, en pleine gloire. Une démarche qui, sans le vouloir, nourrit un petit peu plus sa stature de musicien central d'une scène rock belge (surtout flamande, encore davantage anversoise), alors en pleine ébullition.

Depuis? L'homme a multiplié les projets, quitte à semer la confusion (Gore Slut, Kiss My Jazz, Rudy Trouvé Sextet, Dead Man Ray...). La scène anversoise, elle, s'est entretemps un peu tassée. «Je vais vous montrer un endroit où il n'y a plus rien à voir», s'amuse d'ailleurs Rudy Trouvé, dès le début de son circuit. «C'est ici, par exemple, que se trouvait le café «Muziekdoos». Il était tenu par un certain Etienne, un mec vaguement hippie, avec une longue barbe. Au début des années 90, tu pouvais venir jouer, puis passer après avec ton chapeau et te faire un peu de monnaie. An Pierlé, Stef Kamil Carlens, Tom Barman, les gens de DAAU... Tout le monde s'y retrouvait. Et comme personne n'était encore connu, on avait le temps. C'était très facile de monter un groupe.»

Contraste: aujourd'hui, au 11, Ernest Van Dijckkaai, c'est une boutique chic de cigares cubains qui a pris la place...

A l'époque du «Muziekdoos», Rudy Trouvé est «rentré» à Anvers, après avoir étudié l'animation à Gand. Il loge avec deux amis dans un ancien bordel de la Rotterdamstraat, vite rebaptisé «Heavenhotel», et dont les portes restent toujours grandes ouvertes. «Au début, ça allait », rigole-t-il. «Mais très vite, ont commencé à débarquer de plus en plus de monde, et de moins en moins de têtes connues. Un jour, je lisais un article dans «Humo» sur un criminel, un ancien footballeur accusé de trafic de stupéfiants. Quelque temps plus tard, on sonne à la porte. Je descends ouvrir: c'était le gars en question, qui venait chercher sa copine!» Au même moment, existe encore le Cinderella's Ballroom, boîte punk, où l'on peut croiser par exemple Walter Van Beirendonck, qui commence à peine à dessiner ses premiers modèles. «A l'époque, c'était quand même plus alternatif. On n'était pas non plus des junkies, mais on s'amusait bien.»

Depuis, les choses se sont un peu calmées. Pour Rudy Trouvé en premier, devenu il n'y a pas très longtemps père d'une petite fille, dont le prénom fait écho à l'une de ses idoles, Françoise Hardy. «Aujourd'hui, je ne sors plus autant. Mais j'aime bien l'idée que la possibilité soit là. C'est pour ça que cette ville me plaît. Tu peux sortir tard, tu trouveras toujours un point de chute. Un peu comme en Espagne.» Un lointain héritage de l'occupation espagnole de Philippe II, qui aura poussé les protestants à trouver refuge à Amsterdam? «A ce sujet, les Anversois n'hésitent d'ailleurs pas à dire que la ville néerlandaise est en fait une colonie anversoise», s'amuse Rudy Trouvé, devant ce trait d'esprit local. Une boutade typique en tout cas d'une certaine arrogance anversoise. «Même si les plus suffisants sont généralement ceux qui ne sont pas nés ici, qui sont venus s'installer plus tard.»

ESCAUT UNDERGROUND

En attendant, Rudy Trouvé zigzague dans le centre-ville. Ses repères: les magasins de disques essentiellement. Le «Brabo» près de la Grand-Place («pas mal de musiciens travaillent ici»), mais surtout une tripotée d'enseignes vendant d'abord des disques vinyles. Le Tune Up, le Vinyle Records,... «Je n'achète pratiquement que ça. Il n'y a rien à faire: le son reste meilleur. Aujourd'hui, on a même de nouveau du vinyle de qualité. Cela n'a pas toujours été le cas avec ceux de dEUS, par exemple, où l'on bourrait 50 minutes de musique.» Sur quelques rues, se concentre ainsi un nombre impressionnant de vendeurs de 33 tours.

Privilèges des ports par lesquels transitent traditionnellement les premiers arrivages de galettes noires, venues d'Angleterre ou d'Amérique. Anvers n'a-t-elle pas d'ailleurs pas toujours été la plus américaine des villes belges (certains l'appelant même la Manhattan du 16e siècle...)? On le pense en tout cas, à l'ombre de la fameuse Boerentoren, premier gratte-ciel construit sur le continent européen, au début des années 30. La ville a encore gardé un côté très jazz. Dans son bruissement sûrement. Dans certaines ambiances aussi, comme quand on passera plus tard dans le tunnel piétonnier sous l'Escaut, avec ses escaliers mécaniques en bois, un peu vieillots, et dont les roulements font penser à de «l'ambient industriel». De l'autre côté, c'est Linkeroever («une version bloc de l'Est de la rive opposée, a dit un jour Elko Blijweert», comparse musical de Trouvé) et la plage de Sint-Anneke, avec son côté sixties un peu désuet. En face, suivant l'Escaut, la ville s'allonge. En la filmant récemment, dans «Anyway The Wind Blows», Tom Barman y greffait notamment la musique de Charlie Parker. On comprend encore mieux pourquoi.

ALTERNATIF EXPRESS

Retour au centre, traversant la Groenplaats, le point traditionnel de ralliement dans le centre. «Depuis le début, les jeunes se retrouvent ici. Il y a eu les hippies, les punks... C'est bizarre. Je n'ai jamais très bien compris pourquoi.» Plus loin, en sortant d'un nouveau magazin de disques, dans la Nationalestraat, on passe devant le salon de thé Van Hecke, officiellement «le plus ancien d'Anvers», et l'un des derniers à préparer les fameuses galettes Lackmans. A quelques mètres de là, s'est ouvert une succursale du glacier américain Ben & Jerry...

Le numéro 3 Drukkerijstraat a pris lui un coup dans l'aile. Reste cette inscription: «Snuffelshop. Verkoop uit faillissement». «Avec dEUS, on répétait sous le toit. C'était idéal. A côté, il y avait un café, qui servait de bons cocktails...» Mais lui non plus n'a pas passé le cap, et il est aujourd'hui proche du chancre. Comme si Anvers s'était endormie? Rangée la Métropole qui se retrouva pourtant encore en 2002 dans le Top 5 des villes les plus créatives au monde, dressé par «Newsweek» ? A voir. En longeant les côtés de la cathédrale, on passe devant le café Witzli-Poetzli. Récemment, l'établissement a voulu fermer ses portes aux fumeurs. «Ils ont tenu un mois», raconte amusé Rudy Trouvé. Plus loin, on croise Mauro Pawlowsky (Evil Superstars, Mitsoobishy Jackson), autre tête brûlée du rock belge. Avec d'autres, les deux viennent de former un nouveau groupe - les Love Substitutes, dont la première production est déjà prête à sortir au mois de septembre. «C'est un disque d'improvisation un peu bruyant. On a enregistré dix-sept titres en deux jours», raconte Trouvé, avec le sourire du gamin qui a encore joué un sale tour. «Sur le chemin du retour, on peut passer par Radio Centraal. Ils font plein de conneries, c'est très underground. Dans la ville, on doit être trente à l'écouter (rires), mais c'est la seule vraie radio indépendante de la ville.»

L'esprit alternatif d'Anvers n'est donc pas tout à fait prêt de s'effacer. «Pour sortir? Il y a le Scheld'Apen, un squat un peu en dehors du centre, qui organise des concerts, des expos..., mais il doit fermer ses portes en septembre prochain. Il reste toujours le Plaza Real, à Borgerhout, qui est le café de Klaas Janzoons, le violoniste de dEUS. Sinon, le sud de la ville reste malgré tout toujours l'endroit où il y a le plus de possibilités de sortir. Il y a quelques années, seuls deux, trois endroits s'ouvraient à des concerts. Aujourd'hui, il y en a de nouveau une bonne dizaine.»

Belle, riche (les boutiques de luxe et autres enseignes tendances pour bobos continuent de donner le ton des rues du centre de la Métropole), créative... Sous le soleil, Anvers n'a que des atouts. «Mais même Berlin, en été, est une très belle ville», sourit Rudy Trouvé. Un peu amer? La dernière halte de l'après-midi se fait au Scheld'Apen (photo du bas, milieu). L'ancienne cantine du personnel portuaire, sur le Herbouvillekaai, est occupée depuis 1998. Dans le jardin, à l'arrière, les jeunes post-punks prennent le soleil, en écoutant le dernier Beastie Boys. Bientôt, l'endroit sera à nouveau délaissé. En repartant, Rudy Trouvé confie qu'il y pense parfois aussi: quitter Anvers.

«Malgré tout, l'ambiance commence à devenir pesante. J'ai un frère qui habite dans le Sud de la France, où certaines municipalités sont aux mains du Front National. On voit comment cela se passe: les premiers trucs visés sont les bibliothèques, les CPAS... Etre musicien est déjà assez compliqué comme cela. Alors, si en plus...» Un jour, il est invité à jouer en direct dans l'émission dominicale de la VRT, «De Zevende Dag». «Tout à coup, je me suis rendu compte que Filip Dewinter était aussi là, pour un plateau politique. J'étais furieux. Ce qui est très troublant, c'est de voir après, au bar de la chaîne, le même Dewinter deviser le plus normalement du monde avec Mieke Vogels. Je ne comprends pas. D'accord, cela reste des personnes, mais en se rapprochant, on oublie le danger. A chaque élection, on a même l'impression que les politiciens continuent d'être surpris par la montée du Blok.» On laissera Rudy Trouvé là. On ne veut de toute façon pas croire à son départ: il a encore trop de choses à faire dans cette ville.

Sur le chemin de la gare, au détour d'une rue, on croise un homme en djellaba. Une vieille dame l'interpelle, d'abord en néerlandais, ensuite en français. «Et vous venez d'où? Du Maroc? J'habite juste ici, on va sûrement encore se rencontrer. N'hésitez pas si vous avez besoin de quelque chose.» A Anvers, tout n'est pas encore perdu.

Lundi: Sharko à Arlon.

© La Libre Belgique 2004