Voyages

RÉCIT

Purée de pois et léger crachin. On s'en veut un peu, mais ce jour-là, vu de Montignies-sur-Sambre, le Pays noir colle terriblement aux clichés que l'on peut avoir en tête.

Les terrils voient leur sommet perdu dans le brouillard. Plus bas, la Sambre s'allonge paresseusement. En aval, le site de Carlam; en amont, les aciéries d'Hainaut-Sambre. Juste en face, ce qui ressemble à un centre de triage de déchets. «C'est ici que se trouvait la maison-mère de l'entreprise Solvay, jusque dans les années 90», explique Stéphan Mourmaux, artiste-peintre carolo. «C'est de là qu'est parti l'empire Solvay, qui s'étendra jusqu'à la Russie des Tzars, continue François De Herdt, photographe. Jusqu'à la révolution de 1917, qui obligera les gens à lâcher toutes leurs actions.» L'entreprise n'y reviendra qu'en 1997...

Stéphan Mourmaux et François De Herdt sont du coin: Montignies-sur-Sambre, commune de l'entité de Charleroi. L'un depuis toujours, l'autre en ayant davantage bourlingué. Mais pareillement attachés à ce bout de Belgique, encore traumatisé par la désindustrialisation, le déclin de la sidérurgie et la fermeture de ses charbonnages. Des blessures pas toujours faciles à cicatriser, encore moins à effacer.

Pour quoi faire d'ailleurs? Le Pays noir un peu honteux qui ferait place à Charleroi la sportive (ses clubs de basket et de football), jeune et dynamique, avec son Lucky Luke installé à l'entrée de la ville? Voilà qui aurait le don d'irriter. Y compris les deux quadras, nés dans les années 60, au moment où les derniers charbonnages de Montignies fermèrent leurs portes.

Mais l'histoire d'aujourd'hui est un peu différente. Elle ne vient pas forcément de là où on s'y attend le plus. D'ailleurs, les Montagnards eux-mêmes semblent à peine y prêter attention. Pourtant, elle n'est pas banale. Elle a même déjà attiré jusqu'à des télévisions étrangères (TF 1 a fait un sujet dans son journal). C'est en effet sur le territoire de la commune que sont abritées les reliques d'un des saints les plus populaires de l'époque: saint Valentin.

DON CAMILLO

Dans l'ancien centre historique de Montignies, l'église Saint-Remy semble un peu à l'écart. C'est pourtant là qu'est logée la châsse du patron des amoureux (et des épileptiques), depuis plus de 130 ans.

Comment les reliques sont-elles arrivées là? L'anecdote peut tenir en deux lignes: pour récompenser la ferveur des Montagnards, le pape Pie IX ressortit des catacombes romaines les restes d'un saint qui ne bénéficiait sûrement pas des faveurs qu'il peut rencontrer aujourd'hui, et fit envoyer les reliques en terre carolo. En replaçant dans le contexte, le récit prend toutefois des allures plus savoureuses encore. Comme une sorte de brouillon des aventures de Don Camillo.

Dans le rôle de Peppone, le bourgmestre Piérard, catholique pratiquant certes, mais surtout libéral et franc-maçon. Dans celui d'un Don Camillo sur Sambre, le prêtre Léopold Chappuis, qui, en plein territoire «rouge», est prêt à tout pour ramener les brebis égarées par les sirènes des socialistes et des libéraux. C'est que le nouvel Etat belge a confirmé la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ce que ne digèrent toujours pas certains catholiques qui voient leur influence fondre à vue d'oeil.

Alors, quand Pie IX se retrouve enfermé au Vatican, après la défaite de ses zouaves pontificaux et la prise de Rome par les troupes piémontaises de Victor-Emmanuel, le curé Chappuis n'hésite plus. Voilà le prétexte idéal pour ranimer la flamme de ses paroissiens, en organisant notamment force pèlerinages.

En langage de l'époque, cela donne ce récit, savoureusement suranné, écrit en 1901 par l'un des successeurs du père Chappuis, le curé Debecker (2) : «Touché de ces démonstrations de foi de la part d'une paroisse située en plein pays industriel, trop souvent hélas! le centre de l'indifférence et de l'irréligion, l'auguste Pontife Pie IX, alors régnant, résolut de récompenser magnifiquement la piété des Montagnards! En 1874, il leur fit don du corps de saint Valentin martyr des catacombes.»

Le 10 août, arrosées par une drache nationale, les reliques du saint arrivent donc à Montignies, dans une liesse populaire que le curé Debecker ne manque évidemment pas de souligner. «L'arrondissement de Mons a fourni un contingent considérable, et celui de Charleroi, une foule immense; on prenait les trains d'assaut à chaque station, l'on pouvait compter jusqu'à dix-huit personnes dans les mêmes compartiments de première classe destinés à contenir huit voyageurs.»

C'était il y a, à peine, 100 ans...Aujourd'hui, le zèle et l'enthousiasme du père Chappuis auraient évidemment bien du mal à trouver pareil écho. Saint Valentin à Montignies-sur-Sambre? Cela n'émeut guère dans le coin. La dernière procession en l'honneur du saint eut lieu en 1924. Depuis, la châsse n'a été sortie qu'à dans de rares occasions, dans le cadre d'expositions. «Le reste du temps, elle prenait la poussière, planquée dans un coin», explique Mme Lamotte, sacristine de l'église Saint-Remy.

TAMBOURS

En 1989 pourtant, la châsse est restaurée. Et depuis quelques années, les médias reviennent régulièrement sur la présence des reliques. «De temps en temps, surtout le 14 février évidemment, des couples rentrent jeter un oeil. Et on devine qu'ils ne sont pas toujours légitimes», s'amuse Mme Lamotte.

Alors, à force, cet intérêt a quand même fini par titiller quelques Montagnards. L'an dernier, pour la première fois en 80 ans, la châsse fut ressortie pour une procession. «Tous les ans, on vient interviewer le curé au sujet des reliques, explique Pierre Dujeu, membre actif de la Fabrique d'église. Mais elles n'ont jamais eu de fonction de dévotion. Aucune tradition ne s'est vraiment installée autour des reliques, et pourtant tout le monde en parle. On a alors décidé de monter une procession, à l'occasion des 135 ans de l'institut Saint-Valentin de Montignies.»

En deux mois, la manifestation est mise sur pied. Le trajet conduit la châsse de l'église jusqu'à l'école pour revenir en soirée, lors d'une marche aux flambeaux à Saint-Remy. Les Montagnards répondent présents. Une réussite. «Cette procession a marqué les esprits, c'est vrai», avance Pierre Dujeu. «Il fallait voir, par exemple, les tambours pénétrer en premier dans l'église, en faisant ce vacarme incroyable. C'était réellement très impressionnant», se rappelle Stéphan Mourmaux qui n'avait plus mis les pieds dans l'église depuis belle lurette.

La revanche du père Chappuis? On n'en est plus là. L'enjeu est ailleurs. La Ville de Charleroi ne s'y est d'ailleurs pas trompée puisque, petit événement, elle s'est associée à la manifestation. «Le véritable intérêt de la procession est d'avoir recréé un peu de lien social», avance Stéphan Mourmaux. Dans une zone comme celle de Charleroi, où le Front national fait quelques-uns de ses meilleurs scores (plus de 16 pc aux dernières élections régionales dans le canton de Charleroi), voilà qui rend l'événement moins futile.

Le Pays noir a beau officiellement se relever, difficile de colmater toutes les brèches et de réactiver du tissu social en un jour. «A ce sujet, je ne suis pas toujours certain que la fusion des communes n'ait eu que des effets positifs, se demande Stéphan Mourmaux. Dans les années 60, Montignies est devenu une banlieue de Charleroi. Bien sûr, il fallait cette fusion pour rationaliser la gestion de l'électricité, du gaz, de l'eau... Mais au-delà? Qu'y a-t-on gagné? D'un point de vue culturel, ou d'une autorité directement présente sur place, on a beaucoup perdu. Je suis persuadé qu'on en souffre beaucoup.» Alors, le temps d'une après-midi, avec la procession, les gens sont sortis de chez eux, ont mis le nez à la fenêtre, les Montagnards ont retrouvé une identité.

Pourtant, le cortège ne repartira pas cette année. La châsse restera à sa place. Malgré le succès, il a été décidé de ne programmer la manifestation que tous les cinq ans. Alors que nombre de communes rêveraient de pouvoir rebondir sur une fête dont le potentiel commercial prend chaque année plus d'ampleur, Montignies-sur-Sambre préfère la jouer profil bas. «Ça coûte malgré tout», souligne Mme Lamotte. Et puis la châsse est fragile. «C'est vrai qu'il y a une dynamique qu'on ne retrouve pas au niveau de la paroisse, confirme Pierre Dujeu. Je ne leur en veux pas. On ne peut pas leur imposer cette charge en plus. Ils ont déjà pas mal de choses sur les bras, manquent de temps, et le noyau se rétrécit de plus en plus. Ne serait-ce qu'au niveau du prêtre qui navigue aujourd'hui entre 5, 6 paroisses. L'an dernier, il a bien voulu jouer le jeu, mais il ne peut pas le faire à chaque fois, et passer plus de temps chez les uns que chez les autres.»

Pas de procession donc ce dimanche, mais l'inauguration d'un espace Saint-Valentin au sein de l'église (3). Même si cela gêne bien quelque peu la sacristine qui perd là un espace pour «mettre tout le brol»... Pour le reste, il faudra attendre 2009 pour voir la châsse à nouveau déambuler dans les rues de la commune. «Cela fait quatre années à combler, explique Pierre Dujeu. Entre-temps, il doit y avoir moyen de donner un sens à cette journée. L'an dernier, par exemple, les prêtres syndicalistes étaient assez réticents à l'idée de relancer un culte des reliques. On peut le comprendre. C'est pour cela qu'il faut donner à cette journée une autre symbolique, plus ouverte sur l'extérieur.»

L'idée fait son chemin: celle d'aider les jeunes couples qui se lancent dans la vie à deux, à travers des ONG ou des aides directes, comme la récolte de mobilier, d'électroménager... «Evidemment c'est moins spectaculaire», lance Pierre Dujeu...

© La Libre Belgique 2005