Saint-Louis, 1904, le marathon catastrophe

Bruno Fella Publié le - Mis à jour le

Insolite En ce 30 août 1904, il ne fait pas bon être un marathonien sur la ligne de départ. A Saint-Louis, il fait chaud, très chaud (32°C). Il fait lourd, très lourd (90 % d’humidité). A 15h, on s’apprête à donner le départ pour une course d’enfer avec un petit nombre de concurrents, trente-deux : un Cubain, trois Sud-Africains, dix Grecs (la plupart vivant aux Etats-Unis) et les Américains. Certains ont mis leur plus beau short, d’autres sont là grâce à un curieux concours de circonstances, voire par miracle.

Pour le Cubain Felix Carvajal, c’est un miracle, un rêve et il n’a pas de short. Les juges voient arriver un type vêtu comme pour prendre le thé : en chemise (de nuit ?), pantalon long, chapeau et chaussures à talon. Devant l’insistance de l’assemblée, il sacrifie les jambes du pantalon. Ce n’est tout de même pas ça qui va l’arrêter après tout ce qu’il a enduré. Postier à La Havane, il a fait des pieds, des mains et la manche pour arriver à Saint-Louis.

Sur la place centrale de la capitale cubaine, il jette une boîte à savon et n’en finit pas de courir en rond jusqu’à ce qu’il obtienne la somme nécessaire au voyage. Mais, sur le sol américain, le démon du jeu le fauche comme le blé lors d’une partie de craps à La Nouvelle-Orléans. Tant bien que mal, il rejoint Saint-Louis en auto-stop et se fait “adopter” par les athlètes américains qui le financent pour qu’il ait quelque chose à se mettre sur le dos le jour de la course : ceux-ci ne s’imaginaient pas qu’il s’habillerait à la dernière mode pour le départ.

Mais voici donc que les coureurs démarrent, dont trois Sud-Africains, l’un blanc B.W. Harris qui abandonne au 24e km, et deux noirs Jan Mashiani et Len Taunyane. Deux noirs africains au marathon, c’est une première olympique qui doit tout au hasard. S’ils s’embarquent pour les Etats-Unis le 12 mars, c’est pour répondre à une annonce d’un quotidien sud-africain qui leur promet quatre livres par jour pour singer la révolte des Boers lors de l’exposition universelle de Saint-Louis.

Les deux membres de la tribu Tswana jouent aux Zoulous et sont embrigadés dans ces Jeux sans aucune préparation. Ce qui ne les empêche pas de se distinguer en terminant 9e et 12e. L’un d’eux aurait pu faire bien mieux s’il n’avait pas été poursuivi dans un champ de chaume sur plus d’un kilomètre par un chien fort peu commode, comme le relate le quotidien “Saint-Louis Globe-Democrat : “le chien de garde américain courait juste derrière lui, avec la perspective d’une union rapide entre le vaste étalage des canines et la partie postérieure des vêtements du lion”.

Pendant ce temps, le Cubain gambade, n’en finit pas de saluer avec son galurin, bavarde dans son anglais boiteux avec les autochtones, quitte à s’arrêter pour bien se faire comprendre… Insouciant, il vole des pêches à un officiel, mais ça ne remplit pas son grand creux : il n’a pas mangé depuis deux jours. Il est parmi les premiers, mais prend le temps de chiper des maudites pommes dans un verger. Trop verts peut-être, les fruits lui donnent des crampes d’estomac et le force à faire une pause, qui ne l’empêchera pas de finir quatrième dans un état de fraîcheur unique dans cette course d’enfer.

Si le marathon a débuté par quelques tours d’une piste propre, les coureurs doivent par la suite emprunter un parcours accidenté (sept collines et de nombreux cailloux). Les athlètes, pour leur plus grand malheur, se voient précéder par un cortège à cheval dégageant un nuage de poussière auquel se mêlent les fumées des automobiles tentant de se faufiler dans la cohue. La chaleur et la poussière mettent à dure épreuve les concurrents qui n’ont qu’un seul point d’eau sur tout le parcours. Les coureurs tombent comme des mouches sur le bas-côté. Le vainqueur du marathon de Boston 1903 est retrouvé vomissant tripes et boyaux au 15e km. Transporté d’urgence à l’hôpital, on lui trouve la paroi stomacale tapissée de poussières.

C’est également au 15e km que Fred Lorz est pris d’une crampe. N’en pouvant plus, il décide d’abandonner la course et d’accepter l’offre généreuse d’un automobiliste de le reconduire au stade récupérer ses vêtements. Le sportif salue la foule et encourage les autres concurrents en les dépassant dans un torrent de poussière, mais, à huit kilomètres de l’arrivée, la voiture tombe en panne. Qu’à cela ne tienne, Lorz termine à pied et franchit en premier la ligne d’arrivée. Alice, fille du président Théodore Roosevelt, le félicite chaleureusement. Il révèle alors sa bonne blague ou des officiels l’y contraignent. La plaisanterie lui vaudra sur l’instant même un bannissement à vie du sport amateur, par la suite commuée par une mise à pied d’un an.

Pendant ce temps, quatre médecins tentent de ranimer le vainqueur. Thomas Hicks décroche la médaille d’or et le record du marathon le plus lent (3h28) avec seulement quatorze coureurs à l’arrivée sur les trente-et-un partants. S’il “succède” à un tricheur, on ne peut pourtant pas dire que sa course fut propre. A deux reprises, on lui administre sur le parcours un cocktail détonant de blanc d’œuf, brandy et de strychnine.

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