Société

Trouver un boulot, voyager, tomber amoureux (se), se marier, avoir des enfants (ou pas), vivre seul(e) ou en coloc’… Quoi de plus banal, direz-vous ? Sauf que, tapie sous couvert du "Chacun mène sa vie comme il l’entend", la pression - familiale et sociale - est bien là pour nous rappeler qu’il y a des étapes de vie à franchir et que celles et ceux qui s’aventurent hors du cadre sont vite rappelé(e) s à l’ordre : "C’est pour quand ?".

"Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants." Voilà la formule consacrée concluant bien souvent les histoires racontées aux enfants qui, les yeux émerveillés par les aventures de leurs héros toujours beaux et romantiques, s’endorment paisiblement.

Mais vingt ans plus tard, leur retour à la réalité est tout autre : non, tout le monde n’aspire pas nécessairement à se marier et avoir un ou des enfant(s). Et fort heureusement, d’ailleurs ! Notre société est riche de ses modèles sociologiques divers et différents. Pourtant, si aujourd’hui on peut être célibataire jusqu’à 50 ans, aimer une personne du même sexe, divorcer, cohabiter sans être marié(e), ne pas avoir d’enfant, il demeure une lame de fond - familiale et sociale - qui nous entraîne, parfois malgré nous, à "entrer dans le cadre", en séquençant notre vie, en la faisant évoluer par étapes successives : location ou achat d’un bien immobilier, cohabitation, fiançailles, mariage, premier bambin puis deuxième puis… puis… puis…

Pourquoi notre vie est-elle donc rythmée à ce point par le "C’est pour quand ?". Une question qui a interpellé nombre d’entre vous puisque vous êtes près de 300 (75 % de femmes et 25 % d’hommes) à avoir répondu à notre appel à témoins sur le site de "La Libre" ! Quid a demandé au sociologue et écrivain français Jean-Claude Kaufmann de décrypter cette attitude que nous avons (ou aurons) bien tous un jour à s’enquérir d’un "Alors, pas envie de vous marier ?" ou d’un "Bientôt un bébé ?".

Notre vie se tisse au gré d’événements et de rencontres. Pourquoi une étape à peine franchie, faut-il déjà envisager la suivante ?

Autrefois, les identités étaient données par la place sociale qu’on occupait. Aujourd’hui, il faut les construire sans cesse, se raconter sans cesse son histoire à partir des événements qu’on est en train de vivre pour donner sens à la vie. C’est ce que le philosophe Paul Ricoeur appelle "l’identité narrative". Il faut se raconter cette histoire et, bien sûr, elle est évolutive dans la vie personnelle et familiale. Il y a donc des chapitres, des étapes et tout le monde a cela un peu en tête.

Pourquoi notre société - plus ouverte et tolérante - demeure-t-elle aussi codifiée, avec des chapitres à écrire dans l’existence de chacun ?

Une société ne peut pas fonctionner sans normes : il y a des normes qui définissent ce qui est normal et ce qui l’est un peu moins. Sauf que la théorie officielle dit qu’il n’y a pas de normes. Surtout, ces normes ne sont pas obligatoires, impératives. Néanmoins, elles sont discrètement, secrètement très agissantes, surtout dans certains contextes où l’entourage est imprégné de ces normes et trouve qu’on devrait les respecter.

Sur LaLibre.be, plus d’un internaute sur deux ayant répondu à notre appel à témoins (voir infographie) estime que la pression pour se marier, avoir des enfants est avant tout familiale.

Les nouveaux chapitres sont surtout dans la tête de ceux qui sont déjà dans leur vie personnelle aux étapes suivantes. Du côté de la famille, dans le rêve absolu, on a fait des enfants pour qu’ils prolongent l’existence au-delà de soi et puis, il y a le désir d’avoir des petits-enfants et cette idée de la descendance. Néanmoins, aujourd’hui, il n’y a pas de pression directe parce qu’il y a la prise en compte très forte que chacun mène sa vie à son idée et que tous les choix sont possibles. L’impératif le plus fort est donc le respect de l’autonomie de chacun et que ce n’est pas aux parents de décider pour leurs enfants. Mais ils n’en pensent pas moins…

C’est-à-dire ?

La famille s’interdit de faire pression, mais le désir est là. On va donc voir apparaître un double langage. Un langage de surface, qui est réel et sincère : "C’est ta vie", "Chacun fait ce qu’il veut", etc. Et puis, un autre langage, qui sort des tripes, parfois un peu malgré soi, au détour d’une petite phrase : "C’est ta vie ma petite fille, mais j’ai quand même envie d’être grand-mère un jour". Donc, là, ça fait mouche très très fort, très très vite. Surtout, cela révèle qu’en fait la phrase exacte, ce n’est pas "Chacun fait ce qu’il veut", c’est "Chacun fait ce qu’il veut mais…".

Plus de 90 % des sondés sur LaLibre.be jugent que la pression est plus forte sur les femmes. Ce résultat vous surprend-il ?

Non. L’homme est certes de plus en plus présent dans la vie familiale, mais il a une autre vie ailleurs (loisirs, travail,…) alors que les femmes vont avoir un engagement prioritaire dans la famille, avec, de surcroît, des échéances de temps plus fortes. Donc, il y a des questions très fortes chez elles. Par exemple, à 30-35 ans, "Puis-je encore me permettre de prolonger ce moment en solo ou dois-je écouter les alertes qui me sont lancées ?". Mais la réponse n’est pas simple. Pour un homme, ce sera un changement de vie, mais pas à 100 % : il va avoir sa vie familiale et professionnelle, garder ses loisirs. Pour une femme célibataire, cela va totalement transformer son existence. Elle va passer d’une vie un peu légère et virevoltante, maîtresse de son temps à une vie où elle aura tout sur les épaules. Donc, avec l’engagement en couple - et c’est très lié à l’arrivée d’un enfant -, la pression est beaucoup plus forte pour les femmes.

Vous évoquez la maternité…

Oui. Vers 35 ans, si une femme n’est pas en couple, va se poser la question de l’enfant. C’est un refus de la norme encore plus fort. On est au cœur d’un exemple où "Le chacun fait ce qu’il veut" a ses limites. Pourquoi n’a-t-elle pas d’enfant ? Est-ce une raison médicale, un choix ? Les petites phrases vont arriver de partout. Elle va devoir s’expliquer. Si elle reste dans cette situation, la pression normative sera ensuite moins forte. A 50 ans, par exemple, elle pourra reconstruire une vie en solo plus épanouie et mieux acceptée par la société. Donc, il y a des moments où cette norme secrète est plus prégnante.

Quel est le poids, selon vous, des médias et des réseaux sociaux dans cette pression sociale ?

C’est une pression qui va renforcer et nourrir la pression de première ligne. Tant qu’on est résistant, bien dans ses pompes et que l’on veut vivre sa jeunesse - qu’on a décidé de partir faire le tour du monde à 35 ans, d’envoyer les questions familiales à plus tard,… -, même la pression de la première ligne - la famille, les amis - ne va pas avoir tellement de prise. Par contre, quand on commence à douter, à s’interroger, qu’il y a la pression des copains/copines, de la famille, à ce moment-là, les images médiatiques vont ajouter à la pression : on va avoir envie d’entrer dans la norme pour être tranquille. Si on transforme cette pression en vrai désir intérieur, cela aide à changer de chapitre de vie : on résiste et puis, d’un seul coup, on bascule - de l’intérieur, on va correspondre à la demande extérieure - sans trop avoir eu l’impression d’y céder.


Pour compléter ce dossier : "Piégée dans son couple", Jean-Claude Kaufmann, Les Liens qui Libèrent, 2016, 17 €


Ce dossier est également à retrouver dans notre supplément "Quid" de ce week-end !