Société Quand les jeunes, dits de la génération Y, ont débarqué en entreprise, leurs managers ont eu du mal à comprendre leurs nouvelles recrues, et vice-versa. "Quid", le supplément de La Libre, s'est penché sur le sujet.

De drôles d’oiseaux, ces jeunes-là. On les dit instables, impatients, hédonistes, obnubilés par leur apparence, difficiles à gérer et à fidéliser, constamment distraits par les notifications, messages et alertes de leur smartphone. Le monde de l’entreprise a été le premier à se poser des questions sur les comportements de cette génération Y, née entre 1980 et 1995, voire 1999 (en fonction des chercheurs). Le monde de l’entreprise a engagé des consultants et organisé des séminaires, pendant que des spécialistes se penchaient au chevet de ces millennials pour essayer d’expliquer dans une abondante littérature en quoi ils étaient si différents de leurs prédécesseurs.

L’être humain reste complexe et tout le monde n’est évidemment pas pareil : des facteurs familiaux, territoriaux, culturels, économiques et sociaux jouent également. "Un sociologue digne de ce nom ne fera jamais passer la notion de génération avant celle de catégories socioprofessionnelles", illustre Olivier Rollot, auteur de "La génération Y" (PUF). On peut néanmoins tirer de grandes tendances particulièrement éclairantes.

Déjà, "ce sont en général des enfants voulus, à une époque où les moyens de contraception étaient généralisés. La cellule familiale s’est construite autour de ces enfants, avec un besoin de réussite d’autant plus phénoménal qu’ils sont assez peu nombreux", explique le directeur de la communication du cabinet de conseil HEADway Advisory.

Un boulot qui ait du sens

"Ce qui a créé un grand malentendu au départ dans les entreprises, qui disent avoir le choix face à une pléthore de candidats à l’embauche, c’est qu’elles pensaient qu’ils allaient la fermer. Mais ce n’est pas du tout ce qu’ils font, au contraire ! Ils attendent qu’on continue à les considérer comme ils sont considérés depuis leur enfance. S’ils ne sont pas contents, ils démissionnent" , poursuit Olivier Rollot. "Ils partent d’autant plus facilement qu’ils ont confiance en leurs capacités, qu’ils n’ont pas une peur immodérée du chômage et qu’ils savent que leurs parents sont prêts à les reprendre chez eux. La capacité qu’ils ont à admettre qu’ils peuvent revenir en arrière dans une carrière, jusqu’à revenir habiter chez leurs parents, est un phénomène majeur."

"La génération Y n’a pas grand-chose à perdre, elle n’a rien", constate Michael Dias, 32 ans, patron d’une agence spécialisée dans la prise de parole en public. Gagner de l’argent ne figure pas au sommet de ses priorités. Forcément, elle est plus partageuse. Elle partage son logement, ses transports "et cela tombe bien vu que ses moyens financiers ne sont pas au top", note Olivier Rollot. Finalement, ces jeunes deviennent plus "résilients" et se montrent prêts à accepter plus de contraintes, quand ils doivent faire manger leurs enfants ou payer leur loyer. "Avec l’âge, on s’assagit, on rentre dans le moule", pense Michael Dias.

Vouloir apporter une contribution positive

Diplômé d’une école de commerce française, il avait ce "rêve", comme tous ses condisciples, "de bosser dans une grande boîte à Paris" . Mais rapidement il s’est ennuyé et trouvé en décalage. "L’entreprise doit s’adapter au monde actuel. Je trouve aberrant que des gens doivent faire une heure de transport le matin, une heure le soir pour effectuer un travail qu’ils peuvent faire chez eux beaucoup plus efficacement. Les choses n’allaient pas assez vite, on nous donnait des tâches trop rébarbatives, on n’avait pas d’influence dans ce qu’on faisait, la hiérarchie, trop pesante, nous empêchait d’avancer", témoigne-t-il. Ce que veut la génération Y, indique une récente étude de ManpowerGroup, c’est apporter une contribution positive d’abord, puis travailler avec des personnes enrichissantes, acquérir des compétences, être reconnue dans son domaine.

Michael Dias est parti déçu, et il est loin d’être le seul, pour fonder sa start-up (un rêve, pour les Y, la start-up). Il a alors tenté d’analyser ce qu’il observait autour de lui, dans un post qui a créé le buzz sur Internet. "Je n’avais jamais eu ce genre de popularité d’un coup, j’ai un peu vécu ma semaine Kim Kardashian", éloges et insultes compris. Il ressort de sa réflexion que "la culture de la télé, de la pub, du jeu vidéo nous a formatés pour consommer davantage. On a vraiment été survalorisés pendant toute notre jeunesse. On nous a dit qu’on était spéciaux, qu’on pouvait faire tout ce qu’on voulait dans la vie. Puis, quand on est arrivés en entreprise, on nous a fait faire un boulot qui n’était pas intéressant. On n’est plus valorisés. Il y a un vrai décalage".

Un autre rapport au temps

Il y a aussi, explique Olivier Rollot, que les millennials "veulent s’épanouir plus largement que dans le monde du travail. Leur priorité, c’est avoir une vie équilibrée. Un récent sondage sur des étudiants en médecine mettait très en avant ce côté vie personnelle, qui a stupéfait les professeurs plus âgés pour lesquels ce n’était pas le but".

"Ce sont des hédonistes, obsédés par le temps", ajoute Josée Garceau, auteure de "La cohabitation des générations" (La Presse). "Ils ont peur d’en manquer pour faire tout ce qu’ils veulent faire dans la vie. Ils ne veulent pas perdre des années à élaborer un plan de carrière au lieu de profiter des opportunités et de faire ce qu’ils peuvent tout de suite." Ils ont un petit côté impatient, ces jeunes. "Vous souhaitez acheter un produit, Amazon vous livre le jour-même. Vous souhaitez voir une série, connectez-vous sur Netflix. Vous voulez rencontrer quelqu’un ? Plus besoin d’apprendre à se tenir, gérer le stress des premières conversations, de la séduction. Swipez à droite sur Tinder et basta ! La gratification ne peut plus attendre", décrit Michael Dias. "Tout ce que l’on souhaite est devenu à accès instantané. Tout, hormis la satisfaction au travail ou dans une quelconque relation humaine. Il n’y a pas d’application pour cela. C’est lent, inconfortable et compliqué".

Pour eux, et pour les générations qui les ont précédés.


Ce dossier complet est à lire dans le "Quid" de ce week-end !