Société

Ce week-end, le supplément "Quid" de LaLibre consacre son dossier à la mythologie. Voici trois portraits.


1) Œdipe

© Wikipedia

Situation et parenté : Souverain déchu.

Naît à Thèbes, grandit à Corinthe, revient et règne à Thèbes, part en exil avant de trouver refuge à Colone, près d’Athènes.

Œdipe est le fils de Laïos, roi de Thèbes, et de Jocaste, qu’il épouse en montant sur le trône à son tour. Leurs enfants nés de l’inceste, deux garçons, Eteocle et Polynice, et deux filles, Antigone et Ismène, auront une existence pas piquée des vers non plus.

Connu pour : Parricide et inceste sans préméditation. Impossibilité d’échapper au destin terrible de sa famille. La guigne remonte au grand-père, Labdacos ("le boiteux", tout un programme) et au père, Laïos ("le gauche", décidément), qui a violé le jeune Chrysippe. D’où la malédiction prononcée par Pélops, le père de ce dernier, et l’oracle qui accompagne la naissance d’Œdipe : il tuera son père et couchera avec sa mère.

Signes distinctifs :

- Ses "pieds enflés" (c’est le sens de son nom), parce que ses géniteurs, effrayés par la prophétie, l’ont abandonné dans la forêt, suspendu par les pieds, où il est recueilli par un berger qui le confie au roi de Corinthe. Entendant l’oracle à son tour, Œdipe fuit à Thèbes, tue son paternel en chemin (sans le savoir), libère la ville de la Sphinge en résolvant son énigme, reçoit en récompense le trône de Thèbes et la main de Jocaste, épousant donc sa mère (sans le savoir).

- Le premier polar de l’humanité. Après avoir mené une enquête rocambolesque pour identifier le responsable de la peste qui décime Thèbes, il comprend enfin la terrible vérité de ses origines. Avant de partir en exil, il se crève les yeux avec la broche de Jocaste, qui vient de se donner la mort en comprenant que la prophétie s’est réalisée.

Ce qu’on dit de lui : Sénèque, Corneille, Voltaire, Gide, Robbe-Grillet, Cocteau ou, plus récemment, Wajdi Mouawad… Le mythe d’Œdipe est l’un de ceux qui ont été le plus commentés et réinterprétés, depuis l’"Œdipe roi" de Sophocle. Le langage courant n’a guère retenu qu’une impression aux contours fluctuants, de la lecture freudienne, laquelle, selon Lambros Couloubaritsis, "réduit" le mythe "à une configuration simple", à "un complexe psychanalytique dans les rapports parentaux". Or, Œdipe est un personnage complexe, irréductible aux interprétations qui en ont fait alternativement un héros tragique, une figure du péché, un agitateur, un philosophe ou un tyran.

Coupable d’un crime dont il est, en même temps, parfaitement innocent, il exprime avant tout le drame de la condition humaine. Dans l’histoire d’Œdipe comme dans la plupart des mythes grecs, c’est l’"hubris", c’est-à-dire la démesure des hommes voulant rivaliser avec les dieux, qui trouble l’ordre du monde.



2) Sisyphe

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Origine et parenté : Fils du dieu du Vent, Eole. Fondateur de Corinthe, il y réside, mais finit loin de chez lui dans les montagnes du Tartare.

Connu pour : son supplice, précisément. On sait que Sisyphe fut condamné par les dieux à pousser un rocher en haut de la montagne, pierre qui chaque soir poussée jusqu’au sommet dévalait de nouveau la pente - et ainsi sans fin. La poids du travail à jamais répété, tel est le châtiment de Sisyphe qui ressemble à la routine postmoderne du travailleur attaché à son bureau, ses mails ou son smartphone du matin au soir.

Ce qu’on dit de lui. D’abord qu’il a été puni car il était astucieux. Il a inventé le commerce et la navigation, et il a oser rouler dans la farine Zeus et Thanatos. Et parce que dans la mythologie, les dieux ne brillent pas par leur haute autorité morale, on peut se faire punir par eux quand ils se sentent vexés ou floués. Et paf, le rocher !

Pour être franc, il n’y a décidément qu’Albert Camus pour clamer en 1942 "Il faut imaginer Sisyphe heureux". Que veut dire le philosophe français en clamant cette phrase ? Si la vie est absurde, si la tâche est toujours à refaire, la vie vaut la peine d’être vécue.

Bon, même Bachelard n’est pas tout à fait disposé à suivre Camus dans son idée du "bonheur quand même". Il lui répond d’ailleurs par écrit interposé : Pour imaginer Sisyphe heureux dit-il, il faudrait alors "de ne pas donner trop d’importance à l’évènement du soir". Gare en effet à ce que le rocher de Sisyphe ne soit pas une métaphore de la pierre tombale.


3) Prométhée

© Wikipedia

Situation et parenté : Fils des titans Japet et de Thémis. Prométhée, "celui qui pense en avance", est le frère d’Epiméthée, "celui qui pense après". Il intervient dans un "âge d’or" où les hommes (zéro présence féminine) vivent au côté des dieux et subsistent sans souffrir ni travailler.

Connu pour : avoir enseigné aux hommes les arts et techniques qui les distinguent des autres êtres vivants, pour réparer les gaffes de son frère Epiméthée, qui les avait un peu oubliés.

Mais surtout pour avoir voulu tromper Zeus, et pour la punition que ça lui a valu. C’est que Prométhée est un malin (un peu trop sans doute). Pourvu de la "mètis", l’intelligence roublarde, il ruse pour aider les humains. Et plutôt deux fois qu’une. D’abord, Prométhée leur réserve les meilleurs morceaux d’un bœuf offert en sacrifice. Zeus est passablement courroucé et les punit en leur ôtant le feu (ce qui est moins pratique, pour cuire toute cette viande) et la semence du blé, qu’il faudra désormais cultiver. Prométhée insiste et, par une seconde ruse, dérobe le feu. Et là Zeus se venge pour de vrai, ce qui vaut aux hommes la création de la femme et à Prométhée de finir enchaîné à un rocher, où un aigle viendra lui dévorer le foie qui, jour après jour, se régénère.

Ce qu’on dit de lui : Alors qu’il fut d’abord une image du progrès et de l’émancipation humaine, Prométhée symbolise aujourd’hui l’"hubris" contemporaine, les enjeux de la bioéthique et les dangers de la technoscience.

Lambros Couloubaritsis retrace l’évolution du mythe : "La figure de Prométhée se trouve d’abord chez Hésiode, selon une ambivalence qui exprime la séparation entre le monde divin et le monde humain. Elle fut modifiée par Eschyle, qui l’utilise pour marquer la fin des violences divines et le début de la conciliation entre les dieux, sous le règne de Zeus, et les hommes en possession du savoir que leur offrit Prométhée. Cette conciliation a été possible parce que Prométhée possédait, comme monnaie d’échange, un secret que Zeus devait acquérir, car il menaçait son propre règne. Dans la suite, Protagoras utilisa Prométhée pour montrer que la possession de la technique par les hommes est ambiguë : elle leur sert à se préserver de la nature, mais en même temps elle amplifie les moyens de violence, répandant la guerre et la mort." Ensuite, dans la littérature européenne (Boccace, Caldéron, Goethe, Shelley, Borges, etc.), Prométhée devient tour à tour le "le symbole de l’intelligence humaine, de la création, de l’art, de la science, de la vérité, du savant torturé, du révolté contre l’autorité, du champion de la liberté. Ces différentes versions montrent qu’on peut s’approprier les mythes, pour faire passer divers messages édifiants. C’est ce qui fait leur vitalité historique."


Notre dossier complet est à lire dans le supplément "Quid" de ce ce week-end.