Société

A l’occasion de la Foire du Livre de Bruxelles, “Quid”, le supplément de La Libre, s’interroge sur le pouvoir de la fiction. Ceux qui s’y baladent quotidiennement, les auteurs, ont pris le temps de nous raconter ce que les livres suscitent chez eux. Ils sont un lieu d’inspiration, parfois une maison. Mais gare à ne pas y rester coincé en mode fiction, au risque de ne plus saisir la vibrante et passionnante réalité.

Professeur de linguistique et de littérature italienne, spécialisé en cognition, théorie de la littérature et de la communication, à l’UCL, Costantino Maeder aborde notre thème avec gourmandise et réserve à la fois. "Le sujet est vague et fait partie d’un grand imaginaire chez les lecteurs", sourit-il. En bon pédagogue, pourtant, il circonscrit le sujet pour nous ramener en son centre : le mystère de la création littéraire. "Il est pratiquement impossible d’écrire sans avoir lu, ou connaître d’autres livres. Et, aujourd’hui, sans avoir vu des films au cinéma ou à la télé", précise-t-il d’emblée. "On est nécessairement conditionnés par la littérature, au sens large. On ne peut pas créer ex nihilo. De l’autre côté, il y a aussi une tendance à vouloir signaler pourquoi on va écrire et très souvent, c’est parce qu’on a besoin de créer quelque chose de nouveau. Il y a donc deux visions différentes. Mais du point de vue purement cognitif, c’est impossible de dire ‘moi je crée sans avoir lu, vu ou entendu ce qui touche au littéraire’."

Y a-t-il, en la matière, un auteur qui vous semble exemplaire, dont on se dit "Il a vécu, grandi dans les livres et ça se lit dans ses textes…"

"A mon avis, c’est très difficile de trouver quelqu’un qui ne vit pas dans les livres. Même les romantiques qui prétendent être les génies, créer, se basent sur ce qui a été fait avant, pour se distinguer. Il y a très peu d’auteurs qui écrivent sans avoir réfléchi… Je pense à un soldat suisse, Ulrich Bräker, qui a écrit ses Mémoires mais qu’on lit comme un texte littéraire. Lui, il n’a pas vraiment connu la littérature de son époque, mais il a dû entendre la narration de ses pairs, donc il a appris à écrire, à imaginer l’histoire. En revanche, chez Borgès, il y a un jeu intertextuel, des références à la bibliothèque, aux lectures. Cela fait partie de l’image, de sa posture, de la manière dont il se présente. Dans quasiment toute la littérature classique, cela fait partie du jeu, de Dante jusqu’à Métastase, on imite, on essaie, on se réfère à d’autres et on le signale dans les textes."

Est-ce que pour certains, cela peut être une manière de se légitimer. De dire "J’ai le droit d’écrire parce que j’ai beaucoup lu" ?

"Ah ah ! C’est une question plutôt complexe ! Il y a une différence entre la posture - ce que je fais, ce que je montre - et les changements aux niveaux social et culturel. Pendant longtemps, et en particulier dans les périodes où c’était plus facile parce qu’il n’y avait pas encore beaucoup d’écrivains - je pense au Moyen âge - se référer aux sources, aux Grecs, aux Latins, aux autorités comme Ovide, Pétrarque, était la règle. C’était une manière de s’approcher de la perfection, le texte littéraire parfait. C’est un peu comme les nains juchés sur les épaules des géants. Pour autant, il ne faut pas les considérer comme des faussaires. Plus tard, pendant l’époque romantique, c’est un peu le contraire : on veut être unique, être le génie qui détruit tout ce qui a été fait. Mais là aussi, c’est une posture. Parce qu’un auteur va se mettre en rapport avec ce qu’il connaît déjà. Quand le polar est introduit par Edgar Allan Poe, cela semble être une innovation, mais ce n’était pas du tout le cas : il en existait déjà avant."


Philippe Besson

Profession : Auteur depuis 2001

Quel est votre rapport à la fiction ? 

"J’ai longtemps écrit des livres dans le seul but de vivre d’autres vies que la mienne, probablement parce que la vie qui m’a été donnée ne suffisait pas, et aussi parce que c’est un privilège extraordinaire de devenir un autre, de le décider, de s’inventer un nouveau je. Et puis, un jour, j’ai été rattrapé par le réel, quelqu’un est venu me rapporter un souvenir de ma jeunesse et je me suis trouvé dans l’obligation presque impérieuse de me lancer dans un récit des origines ("Arrête avec tes mensonges", son dernier livre, NdlR). Pour la première fois, je n’ai pas fait appel à mon imaginaire mais à ma mémoire. C’était facile parce qu’au fond, le livre préexistait, il était là avant même le premier geste, le premier mot. C’était déroutant aussi parce qu’il fallait établir la frontière entre le dévoilement et l’exhibition, entre l’intime et l’impudique. Certains de ceux qui ont lu ce livre me disent qu’ils s’y reconnaissent, que je leur ai tendu un miroir. Je me souviens d’avoir pensé la même chose en lisant "Les aventures singulières" d’Hervé Guibert en 1984. Tout cela au fond n’est pas si étrange puisque la vie est un roman."

Son actualité. "Arrête avec tes mensonges" (chez Julliard)

A la Foire du Livre de Bruxelles, le 12 mars de 14 à 16h (stand 317) et de 17 à 18h (stand 206). Débat sur le thème "Masculin singulier", avec Abdellah Taïa, animé par Hubert Artus, le 12 mars entre 16 et 17h (Grand-Place du livre)


Eric-Emmanuel Schmitt

Profession : Agrégé de philosophe. Auteur depuis 1994.

Jeune lecteur, étiez-vous vous genre à vous évader grâce aux livres ? 

"Longtemps, j’ai cru que je n’aimais pas lire, car on me procurait des romans pour enfants, "Oui Oui, Le club des cinq, Alice", des niaiseries que je trouvais sans intérêt. Puis mes parents ont déménagé, j’ai perdu mes amis, et je me suis retrouvé seul, isolé, dans une grande maison au milieu des champs. Un jour, ma main de huit ans a saisi un beau volume relié dans la bibliothèque paternelle : "Les Trois Mousquetaires". Voilà, j’avais de nouveau quatre amis. Passionné par leurs aventures, j’ai dévoré les trois tomes, j’ai pleuré à la mort de d’Artagnan - le premier deuil de mon existence - et je suis devenu un grand lecteur. S’évader ? Vivre plutôt. Vivre pleinement, exhaustivement. Une seule vie ne suffit pas. La mienne est heureuse et me plaît, mais gourmand, gourmet, curieux, j’en ai besoin d’autres. La littérature me les offre lorsque je lis ou écris. Même s’ils couvrent les murs de ma maison, les livres ne m’enferment pas, ils me libèrent. Je m’aventure constamment au-delà des livres grâce aux livres. Devenus mon moyen de locomotion préféré, ils me permettent de voyager dans le temps et dans l’espace, de passer de ma peau à une autre, de mon sexe à l’autre, de rajeunir, de vieillir, d’être Japonais lorsque je lis un roman japonais, Russe au cours d’une saga russe, Italien, Anglais, Indien, et, à l’arrivée, un homme tout simplement, un homme conscient de la richesse et de la complexité de cette terre."

En tant qu’auteur, vivez-vous dans les livres ? Y trouvez-vous d’autres existences que la vôtre propre ? 

"Écrire, c’est obtenir un surcroît de vie. Imaginez : je peux être fidèle dans la réalité et entamer une nouvelle histoire d’amour dans mes pages ! L’adultère impuni ! Vive la littérature ! Perdant mes limites, je peux circuler dans la Jérusalem antique ("L’évangile selon Pilate") ou dans la Bruges de la Renaissance ("La femme au miroir"). Chaque livre m’offre une forte expérience, comme "La Part de l’autre" où j’ai essayé de comprendre Hitler de l’intérieur. Parfois, ma plume rencontre des personnages qui vont demeurer, Oscar, Monsieur Ibrahim, et qui m’accompagnent au quotidien, des années après, en me délivrant leur sagesse, leur humour, leur tendresse. Je suis riche de toutes ces fréquentations… En fait, je suis le fils de mes livres.

Son actualité. "L’homme qui voyait à travers les visages"/Albin Michel

A la Foire du Livre - dont il est le Président d’honneur - pour des dédicaces les 11 et 12 mars de 16 h 30 à 18 h 30 (stand 109). Rencontre avec Philippe Claudel le 11 mars de 14 à 15 h, Grand-Place du livre.


Découvrez d'autres témoignages dans le "Quid" de ce week-end.



Isabelle Monnart