Société

Patrick De Neuter est psychanalyste et professeur émérite de l’Université de Louvain. On lui a confié les témoignages des internautes de La Libre sur la vie sentimentale (voir ici), et il les a analysés pour le "Quid".

Que signifie le terme "âme sœur" ?

Le terme "âme sœur" désigne avant tout une âme qui ressemble à la nôtre. On aime les choses et les gens qui nous ressemblent, physiquement ou psychiquement. Ne dit-on pas "qui se ressemble s’assemble ?"

Cela signifie-t-il que nous avons potentiellement une multitude d’âmes sœurs ?

Oui. Car chacun peut retrouver certains points de ressemblance chez une personne et d’autres points chez une autre. On peut donc tout à fait rencontrer au cours d’une vie plusieurs femmes ou hommes qui nous rendent vraiment amoureux (se).

C’est donc cette ressemblance qui nous rend amoureux ?

En partie. Il y a deux grands types de déclencheurs de l’amour : soit l’un ou l’autre trait commun avec soi-même, soit l’un ou l’autre trait commun avec un personnage important de l’enfance. D’où l’expression "âme sœur", puisqu’il s’agit de trouver quelqu’un qui nous ressemble, qui est de la même famille. Mais ces catalyseurs de l’amour peuvent également rendre aveugle aux différences et aux incompatibilités. D’où les désillusions lorsque l’amour et le désir s’estompent.

Que nous apporte une nouvelle rencontre ?

Les nouvelles rencontres amoureuses, douces ou passionnelles, sont toujours source de rajeunissement, de redynamisation, de renouvellement de l’estime de soi "puisqu’il m’aime, c’est que je suis aimable". Cela donne également le sentiment de vivre une nouvelle vie, d’où l’expression erronée "refaire sa vie".

Est-il plus facile de "refaire sa vie" aujourd’hui ?

Je le pense, oui, car les valeurs ont évolué. La valeur de l’engagement pour la vie - centrale dans nos sociétés par le passé - est en nette perte de vitesse aujourd’hui. On supporte moins une relation malheureuse et on cultive de plus en plus le bonheur individuel.

Cela signifie-t-il que les couples recomposés sont mieux acceptés ?

Dans les cultures qui privilégient la fidélité pour la vie et la stabilité de la famille, le divorce est interdit et le remariage aussi (parfois même après le décès) et cela au détriment du bonheur et de l’épanouissement personnel.

Aujourd’hui, la société met en avant ce bonheur et ce développement personnel, le divorce est entré dans les mœurs et la recomposition de nouveau couple aussi. L’échec d’un premier couple entame rarement l’espoir de trouver le bonheur avec un(e) autre partenaire, d’autant plus que l’on accuse souvent l’autre de l’échec du couple sans vouloir prendre en compte sa propre responsabilité.

Ainsi, j’ai connu plusieurs familles recomposées qui ont retrouvé le bonheur de vivre ensemble, malgré les difficultés spécifiques de la recomposition. Trois conditions de cette réussite me semblent importantes : un deuil effectif du couple précédant; une grande souplesse psychique permettant d’aborder la complexité des nouvelles relations (surtout lorsqu’il y a des enfants); la prise en compte de ses erreurs dans le couple précédent. Une difficulté réside dans la nature parfois tout à fait inconsciente de ces erreurs. Ce qui entraîne leur répétition à l’insu des nouveaux amoureux.

Parce que le regard sur le modèle de couple idéal a changé, cela signifie-t-il, par extension, que les individus soient portés à être moins "fidèles" que dans le passé ?

Nous sommes dans une situation paradoxale et parfois difficile à vivre. L’amour est très souvent associé à la possessivité exclusive de l’autre, le plus souvent par crainte de l’abandon. D’où notre exigence que l’autre nous soit fidèle. Mais cela contraste avec notre exigence d’épanouissement personnel, y compris dans d’autres relations amoureuses dites parfois secondaires ou contingentes à l’image de ce qu’ont vécu Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir.

Il existe donc durablement un paradoxe entre l’exigence de fidélité et la nécessité d’épanouissement personnel.

L’infidélité n’est pas uniquement une question de culture mais aussi une pulsion. Nous ressentons à la fois une pulsion de possessivité de l’autre, qui doit nous être fidèle, et le besoin d’aller voir ailleurs. Chaque individu est tiraillé entre ces deux pulsions.

Peut-on parler d’une plus grande tendance à l’infidélité à l’époque contemporaine ?

Une étude menée il y a dix ans sur les fantasmes constatait à l’époque que la majorité des fantasmes étaient extraconjugaux. Plusieurs auteurs pensent que 70 % des couples vivront un jour l’infidélité de l’un des deux conjoints. Mais si on éprouve le désir de vivre avec plusieurs partenaires, encore faut-il trouver des personnes qui acceptent cette situation.

Notre société est-elle "plus malsaine" que par le passé ?

Tout dépend des valeurs jugées essentielles. Dans une culture où l’engagement est considéré comme la valeur la plus importante, notre société est horrible. Dans une culture où prime l’épanouissement personnel, cette ouverture à l’extra-conjugalité est considérée comme une avancée. J’ai connu des sociétés dans lesquelles il était même interdit de former un couple fidèle. Chez les Na de Chine, il n’y a ni père, ni mari. On a des relations amoureuses, mais la notion de couple, elle, est totalement inexistante. La valeur centrale n’est pas la fidélité mais la famille, l’entente et le partage.

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