Société Etre timide, c’est se sentir bien petit face aux autres, maladroit dans le monde. Mais en fait, nous sommes tous concernés, plus ou moins protégés que nous sommes derrière notre masque social, pour ne pas affronter nos peurs les plus profondes, notre peur de vivre.



Lorsqu’on est timide, on est seul au monde, seul dans sa tête. Antihéros d’une histoire où tout intervenant vient justifier une image de soi, où l’autre est finalement un personnage secondaire, illustrant nos peurs et nos désirs, une projection. Bref, être timide, c’est être prisonnier de soi-même tout en avançant en dehors de soi. On ne reconnaît pas l’autre pour ce qu’il est, on ne se regarde pas soi-même avec lucidité, recul et bon sens.

Et cet état de fait peut durer bien longtemps, car il est profondément perturbant de remettre en question sa perception du monde, et tout simplement sa personne. En attendant, le timide rêve, craint, combat. L’autre et lui-même. Un sentiment d’illégitimité, de ne pas être à la hauteur. Chacun lui semble mieux adapté, plus à l’aise avec les codes sociaux. Cette exagération bien connue de l’ego qui considère "tout le monde" comme une masse homogène sur laquelle projeter à peu près tout et n’importe quoi dans l’aveuglement de ses émotions.

Tous concernés de différentes manières ?

Cette névrose entretient une solitude, une attention concentrée sur un "je devrais être autre chose". Alors on peut se perdre dans le perfectionnisme, pour enfin se sentir à sa place, aux yeux des autres, comme un droit d’exister. Parce que les autres sont déjà suffisamment accaparés par leurs névroses, qui ne s’expriment pas forcément de prime abord par la timidité comme on l’imagine le plus souvent : se comporter comme un enfant mal à l’aise.

Certains timides sont très bruyants, bien protégés derrière une carapace de réussite, un personnage, un masque qu’ils ont tellement fusionné à leur être qu’ils peuvent se sentir vulnérables dès qu’il est question d’authenticité, d’exprimer leurs émotions.

Alors, tous timides, mais différemment ? Possible. L’estime de soi détermine notre rapport au monde, nous avons tous cette tendance à l’égocentrisme. Malgré nos élans vers l’autre, que l’on souhaite de tout cœur détachés d’intérêt personnel. Et pourtant, derrière le détachement désiré se cache la peur de la solitude, la peur du rejet.

Un idéal qui tient hors de soi

Tous élevés dans l’idéal d’être gentil, d’être capable de rencontrer et satisfaire le désir de l’autre dont notre équilibre dépend. On est bien d’accord, cela commence avec nos parents. Etre soi, c’est affronter un possible reproche, être renvoyé à notre différence. Une forme d’exil car nous avons tous, de manière plus ou moins assumée, un immense besoin d’être aimé et reconnu.

Il est plus facile de faire ce qu’on attend de nous. Et pourtant, à l’intérieur, cela s’agite, cela convulse, et meurt parfois. Ce que nous sommes vraiment et qu’une angoisse profonde, qui nous semble hors d’atteinte, tient prisonnier.

Alors, le temps de cette infinie captivité, l’autre est autre. L’autre est personnage. On ne le voit pas vraiment. On croit pourtant. Mais on cherche à lui plaire. Pour survivre. L’inconscient le crie.

Une profonde angoisse née de l’enfance

L’enfant que nous avons tous été a bien compris que s’il allait à l’encontre de l’attente de ses parents, la punition tomberait. Et cette crainte prend des proportions terribles dans l’esprit d’un être sensible qui n’a aucun recul sur le monde. L’enfant cultive cette angoisse sourde de la mort. Qu’on ne lui donne plus à manger, qu’on ne le câline plus. La seule chose qu’il possède au monde avant de faire preuve de maturité, c’est l’autre, le parent, avec qui il fusionne.

Si cette relation tourne à l’échec, ne serait-ce que par le traumatisme laissé par quelques épisodes, il justifiera une forme d’autodestruction à l’avenir. D’abandon de son être authentique. L’inconscient de chacun chante le même refrain de manière protéiforme. Cette peur terrible qui nous fait agir, parler, penser de manière inconsidérée, égoïste. Plaire, réussir pour survivre. Sinon… Eh bien, sinon quoi ? Et c’est là que tout devient possible. Il faut frapper à la porte de la cave de notre inconscient. Affronter cette peur immense et mal fondée qui s’est nichée en nous très tôt.

Si je suis ce que je suis et que je rate ma relation avec l’autre (sous-entendu le monde), tout va-t-il s’écrouler ?

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Aller à la rencontre de soi-même, et de l’autre

Pour le savoir, il faut y aller. Il faut affronter le dragon. Et c’est horrible, parce qu’au centre de notre être, il fait noir, il y a toutes nos terreurs enfouies. Et l’autre vient chaque jour gratter là où tout peut exploser. Tout en nous attirera cette provocation.

L’inconscient nous fait croire que l’autre vient nous détruire, justifier notre peu de valeur, que nous n’avons pas le droit d’être là.

Non, l’autre vient nous sauver, nous crier, sans en avoir conscience parfois, que nos peurs se basent sur un grand n’importe quoi.

L’autre, en éveillant des émotions profondes, nous fait sortir de notre zone de confort, ce territoire psychique où l’on contrôle à peu près tout à coup d’idées reçues sur soi et le monde. "Je ne suis pas capable, de toute manière je suis ainsi, faire cela serait trop dangereux, on va m’en vouloir, ce serait trop compliqué." Ah, il s’en passe des turbulences lorsqu’une main venue de l’extérieur nous invite à sortir de notre chambre où tout est si bien, trop bien rangé.

La peur de souffrir, d’être exposé, jugé, détruit. Etre regardé par l’autre, c’est prendre le risque de se sentir différent. On peut jouir de cette différence, s’en draper pour s’élever au-dessus de la normalité. Une faible estime de soi nous pousse à caresser avec orgueil ce qui peut nous rendre meilleur que les autres. Un don particulier, une culture littéraire, un corps performant dans une activité sportive. Au fond, il est rassurant de se sentir le "meilleur de", de tout donner dans cette optique, pour ne pas avoir à affronter la vérité. Ne pas avoir à affronter l’autre. Qui nous ramène toujours à cette peur initiale de vivre.

Regarder autour de soi

Sortir de la timidité, prendre conscience de sa propre valeur de manière authentique et sereine, c’est ouvrir les yeux et se reconnaître en l’autre. Quand le timide s’étonne soudain des peurs de celui qu’il croyait insubmersible, quand il reconnaît le talent, la valeur de ceux qui l’entourent. Quand il sent l’envie progressive de partager, d’être ce qu’il est sans plus se surveiller, se juger, se châtier tout seul. Quand il ne revisite plus une scène passée en idéalisant les différents scénarios du "j’aurais dû dire ou faire cela". Quand il se rend compte que les choses sont bien plus simples et agréables que ce royaume complexe et dangereux qu’il s’est construit au fil des ans et qu’il a toujours défendu avec moult tensions, jusqu’à éroder sa santé, jusqu’à momifier sa vie, une porte s’ouvre.

A ce moment, le timide se rend compte qu’il est vivant et que c’est bien agréable. Il a de moins en moins l’impression de relever des défis et se montre curieux de ce qui va arriver. La notion de catastrophe s’atténue. Petit à petit. Et c’est une douce renaissance.

Il devient alors temps de tout transformer, car le monde existe soudain. On sent son corps respirer, on prend plaisir à s’étirer. On s’émerveille du vivant, des nuances. On s’intéresse à l’autre, enfin. On lui souhaite de sortir à son tour de sa prison et on devient attentif à ce qu’il peut nous enseigner sans chercher à le faire. Car l’autre est toujours un maître, surtout quand il nous perturbe. Comment aller à la rencontre de soi-même quand on a tout calculé pour se sentir en sécurité ? Comment libérer l’enfant que nous étions et que nous avons oublié pour être enfin acceptable, mais quelqu’un d’autre, tout à la fois amer et désireux de sortir ? Qui avait la clé ? Nous-mêmes, mais seul le miroir que nous tend celui qui vient à notre rencontre peut nous pousser à enfin explorer nos poches pour la trouver.

Accepter d’être bousculé

Il faudra probablement passer par de grandes souffrances. Revivre le sentiment d’avoir été trahi, humilié, rejeté, abandonné et soumis à l’injustice qui a provoqué, enfant, toute une configuration complexe pour éviter de le revivre à nouveau. Heureusement, l’autre arrivera et tapera là où ça fait mal, pour nous aider à ouvrir les yeux.

A cet instant, le bien, le mal, ce qui importe, ce que je veux, ce que je suis, tout prend un sens différent, car c’est bien de sens dont il s’agit. Vous êtes seuls maîtres de votre vie, vous la dessinez en lui donnant du sens en fonction de vos désirs et de vos peurs. Affrontez vos peurs, allez à la rencontre de vos émotions profondes pour réaliser qu’elles ne sont pas aussi terribles que ce que l’enfant que vous étiez a gardé en mémoire. Si la peur disparaît, le désir change, puisque le désir n’est là que pour pallier le vide laissé par la peur… de souffrir. En fait, plus nous guérissons nos peurs, plus nos désirs perdent de leur pertinence. Parce que nos vies semblent d’elles-mêmes plus acceptables, bien plus intéressantes voire passionnantes qu’auparavant. C’est le fruit d’un processus interne, de toute une vie.

Et quand ce qui est apparaît dans sa perfection, pourquoi continuer d’éviter cet instant présent où tout peut arriver ? Accueillir, accepter, aimer. La vie peut devenir véritablement merveilleuse, parce qu’on est attentif, on reconnaît l’autre comme un reflet de soi, on sent la vie prendre mille aspects en lui, on sent que l’humain n’est plus isolement, mais une grande famille à reconnaître et dont il faut prendre soin.


3 questions à Eleonora Sica, Coach humaniste exerçant près de Lyon

En tant que coach de vie, quel regard portez-vous sur la timidité ?

La timidité est un frein si on la considère en tant que frein, et nous pouvons l’envisager autrement. On peut admettre se réfugier derrière elle, on peut aussi en faire un avantage. En séance de coaching humaniste, le client est accueilli par le coach tel qu’il est, dans la bienveillance et le non-jugement. La démarche est toujours volontaire, le client ayant un désir profond de changer quelque chose, d’aller de l’avant.

Comment qualifieriez-vous cet accompagnement ?

Cela se produit sans rien forcer : un espace de partage se crée, où les silences de l’un sont entendus et acceptés par l’autre. Une complicité silencieuse et subtile s’installe, laissant place à de la confiance, favorisant une ouverture de soi vers l’extérieur. La présence et l’écoute du coach accompagnent le processus intérieur du client, qui se dévoile timidement mais sûrement, à son rythme.

Au fond, il s’agit surtout de prendre conscience de ses angoisses ?

Tout le monde a des peurs, nous sommes tous un peu timides face à certaines personnes ou à certaines situations. Décider de faire face au sentiment d’insécurité et aux craintes générés par une timidité maladive permet d’explorer une nouvelle vision des choses, de se donner une chance de s’aimer et de vivre heureux.

http://eleonora-sica-coaching.fr/


Pour creuser la question

Peut-être êtes-vous concerné ? Hypersensibilité, haut potentiel, cela expliquerait votre sentiment d’être inadapté à la société : "Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué", Jeanne Siaud-Facchin.

Le livre qui bouscule le timide : "Le sens de la vie", Alfred Adler. Quand le sentiment social peut venir à bout des névroses.

Petits livres dans l’air du temps qui font réfléchir : "Les quatre accords toltèques", Don Miguel Ruiz; "Les cinq blessures qui empêchent d’être soi-même", Lise Bourbeau.