Société

Ce week-end, le supplément "Quid" de LaLibre consacre son dossier à la mythologie, et notamment à la question des femmes.


Les femmes n’ont pas bonne presse dans la mythologie grecque : entre Pandore qui a déversé le mal sur le monde et Médée la femme infanticide, on ne sait que choisir…

Gilles Van Heems (Université Lyon) : Je suis prêt à dire que le mythe grec a une forme d’universalité, mais il naît dans le contexte historique de la Grèce antique qui réservait à la femme une place secondaire, voire subordonnée. Regardez : quand il s’agit de souveraines et qu’elles sont des héroïnes positives, ce sont des adjuvantes du héros, hormis les déesses - qui sont à part. Pénélope tisse et détisse et Electre, que fabrique-t-elle ?…

Et quand les femmes prennent un rôle moteur, c’est en mauvaise part, car elles se comportent comme elles ne devraient pas. Elles acquièrent un comportement décisionnaire, agissent et se trompent dans leurs choix.

C’est parce qu’elles se mettent à agir, qu’elles sont punies ?

G.V.H : Toutes n’ont pas les mêmes facilités intellectuelles, certaines sont par nature intellectuellement inférieures. Pandore qui fait preuve de beaucoup de naïveté (cf. sa fiche). Mais attention, ce n’est pas un trait féminin, pensons à Epiméthée, frère de Prométhée, et dont le nom dit qu’il "réfléchit après". Inversement, il y a des femmes très intelligentes, très fortes. Electre, Antigone (cf. sa fiche) sont des modèles positifs.

Les femmes sont-elles reléguées au second plan ?

Lambros Couloubaritsis (ULB) : Les femmes jouent un rôle plus important qu’on le soupçonne dans les mythes, car la structure du mythe partage les rôles des divinités, en assurant à chacune des pouvoirs et des fonctions, voire le règne sur une partie du monde. Certes, le pouvoir réel au cours de l’histoire fut aux mains des hommes, mais dans les mythes les choses sont plus complexes.


Trois portraits


1) Pandore


Parenté : Première femme sur terre. Epouse d’Epiméthée, le frère un peu simplet de Prométhée. Vit d’abord sur l’Olympe mais redescend vite.

Connue pour : avoir ouvert la mauvaise boîte. Connue aussi pour sa beauté irrésistible. A la demande de Zeus, Héphaïstos la façonna, avec de l’eau et de la glaise, à l’image des déesses. Rien que cela ! Ce qui explique qu’Epiméthée ne lui résista pas.

Ce qu’on dit d’elle : La pécheresse. Elle est la cause de tous les maux des hommes. Elle est l’incarnation de la vengeance de Zeus - qui n’a pas aimé se faire posséder par Prométhée, qui lui avait volé le feu.

Le dieu des dieux lui confie alors une jarre qu’elle a ordre d’ouvrir sur terre. Et cette jarre contient tous les maux du monde les plus insaisissables : maladie, vieillesse, mort. Autant dire que l’évocation de la boîte de Pandore, à notre époque, n’est pas de très bon augure, et la comparaison avec la donzelle naïve peu flatteuse.

La boîte de Pandore, ou la jarre peu importe, c’est l’explication des hommes à la cause de leurs maux, arrivés selon eux par le sexe faible (Eve n’est pas loin). La jarre de Pandore, c’est un peu comme une boîte noire, on ne sait pas bien ce qu’il y a dedans avant qu’on ne l’ouvre, mais sans doute contient-elle une part du réel.

Et même si Pandore est naïve, et même si Pandore est oublieuse (elle laisse l’espoir traîner au fond de la jarre, seconde boulette), à l’époque de la construction du mythe, elle permet aux hommes de prendre leurs distances d’avec les dieux. Et les oblige à faire preuve de vitalité et d’imagination pour leur survie. Pandore est le témoin d’une humanité en marche. Son acte obligera les hommes à user à bon escient du feu que Prométhée a volé pour eux - pour précisément manger et rendre grâce aux dieux.


2) Antigone


Parenté : Fille incestueuse du roi Œdipe et de la reine Jocaste, qui est donc aussi sa grand-mère. Sœur d’Ismène, Eteocle et Polynice.

Connue pour : Œdipe en exil, Eteocle et Polynice se disputent le trône de Thèbes. Evidemment, ils finissent par s’entretuer. C’est alors que Créon, leur oncle et régent, décide unilatéralement d’offrir des funérailles dignes de ce nom à Eteocle, mais de laisser la dépouille de Polynice pourrir à l’air libre. Et ça, ça ne plaît pas à Antigone, mais alors pas du tout : elle exige que le corps de son frère soit traité selon les rites religieux et le devoir familial. Et elle ne rigole pas, elle va jusqu’à se charger elle-même de la besogne, ce qui lui vaut le cachot. Selon les versions, elle finit pendue dans sa cellule, condamnée à mort ou pardonnée.

Ce qu’on dit d’elle : C’est la tragédie des oppositions. En dépit des multiples versions et relectures du mythe, de Sophocle à Bauchau en passant par Euripide et Anouilh, le mythe est aujourd’hui transmis de manière assez manichéenne, Antigone étant réduite à une image de la résistance face au pouvoir établi.

Or, nuance Sophie Kilmis, il faudrait distinguer la tragédie de Sophocle des "Antigones contemporaines", qui s’éloignent du récit ou "logos" original tout en se revendiquant d’une Antigone archétypale, symbole de l’autonomie. Pourtant, à l’origine, "aussi bien Antigone que Créon sont des figures de l’hubris, à la fois opposées mais en fait très complémentaires. Ce ne sont pas du tout les représentants, d’un côté, de la famille et, de l’autre, de la cité. Ils ont tous les deux raison et tort de ne pas entendre la raison de l’autre."

Comme l’indique le chœur, "Antigone et Créon incarnent tous les deux ce côté terrible de l’humain. Ce sont des figures monstrueuses, qui ne correspondent pas à ce qui serait attendu d’eux, dans la société traditionnelle."

Ainsi, si la tragédie met en scène la liberté et l’autonomie humaines, c’est pour montrer qu’elles peuvent conduire l’homme à s’autodétruire, s’il cède à la démesure et oublie le bien commun.


3) Cassandre


Situation et parenté : Fille de Priam, roi de Troie, et sœur de Pâris. Vit à Troie. On l’imagine derrière la muraille à regarder les méchants arriver en disant "Attention, attention…"

Connue pour : Dire ce qui va se passer dans l’avenir sans qu’on ne la croie jamais. Ce qui est terriblement frustrant. Son don de divination ne lui est d’aucune utilité. Le sens commun a fini par faire des "Cassandre" des pessimistes en puissance - il est vrai qu’on n’a pas souvenance d’une divination positive de la part de la Troyenne. Face à son berceau, elle prédit que son frère, le fougueux et (oserait-on) sôt Paris, mettra en péril l’avenir familial - ce qu’il ne manque pas de faire en fuyant avec la pulpeuse Hélène, femme de son puissant et sanguin voisin Ménélas.

Ce que son histoire dit de nous : Dans notre acceptation moderne, Cassandre, curieusement ne se contente pas d’être celle qui énonce : "Je vous l’avais bien dit". Non, non, on la fait presque responsable de ce qu’elle annonce. Et, quand on décide qu’elle n’est pas directement responsable de ce qu’elle radote, la plupart des interprétations saluent sa tentative de lutter contre l’incroyance et l’ignorance. Gros boulot. Il faut dire aussi qu’elle appartient au camp des Troyens, ceux-là même qui connaissent des destins tragiques malgré leurs valeurs morales. Cassandre, sa faute à elle, est de s’être refusée à Apollon qui l’avait trouvée à son goût. Le dieu la condamne à avoir ce don de prophétie qui resterait vain. Elle fait donc partie de ces femmes victimes dans la mythologie : elle a voulu choisir, décider, et a reçu un châtiment pour la peine. Notre lecture contemporaine tend à trouver ce sort immérité, dans une époque qui fait la part belle au libre arbitre dans la construction de l’individualité.


Notre dossier complet est à lire dans le supplément "Quid" de ce ce week-end.