Société
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Un camion un peu particulier se fraye un chemin entre les rues étroites du nord de la place Flagey, en cette fin janvier. Après une marche arrière, le véhicule termine sa course dans l’allée centrale du musée des Beaux-Arts d’Ixelles. Rapidement, munis de transpalettes, des membres de l’institution communale déchargent d’imposantes caisses de bois. En leur sein, sont trimbalées les 20 sculptures hyperréalistes de l'Américain Duane Hanson, en provenance directe des réserves de New York, de Floride et d’Allemagne.

"Tout objet d’art est transporté dans une remorque disposant de l’air conditionné, par des spécialistes qui ne font que du transport d’art", souligne Anne Carre, responsable des collections du musée. Sitôt arrivées à destination, les sculptures doivent être placées à l’endroit où elles vont être exposées, pour éviter les chocs thermiques ou d’humidité relative. Certaines œuvres ont même besoin d’un temps d’acclimatation avant d’être déballées.

Une semaine durant, les productions de Duane Hanson vont rester bien sagement dans leurs cocons protecteurs. Non pas pour des raisons d’acclimatation, mais pour attendre les trois membres de l'Institute for Cultural Exchange. Cette fondation, qui gère les œuvres de l'artiste phare des années 1970, a proposé, voici deux ans, cette exposition "clé en main" au musée ixellois. "Vu le caractère engagé de cet artiste, sa critique grinçante de la société et la place majeure qu'il occupe dans l'histoire de l'art du XXe siècle, nous avons accepté la proposition", précise Claire Leblanc, conservatrice. L'institution communale devra alors s'acquitter des coûts engendrés par le transport, les assurances, les prestations techniques et les services de la fondation ainsi que des droits de présentation et de reproduction des images.

Ce mardi 4 févier, les superviseurs de la fondation répondent présents, comme convenu, à 9h. Le déballage peut commencer. "Nous allons débuter par ‘Lunch break’, que nous devons installer là haut", lance Argiro Mavromatis, la project supervisor, en pointant vers l’estrade du fond de la salle. Les pièces qui composent cette œuvre se trouvent encore dans le hall. Petit couac : fixée sur le transpalette, l’une d’elles est trop haute pour la porte des guichets. Elles doit donc être penchée et glissée sur le sol. "Doucement, doucement !", crie l’un des quatre techniciens chargés de supporter le poids à l'avant. Sa détresse est légitime, l'œuvre pèse près de 200 kg…

Cette délicate épreuve achevée, la caisse peut enfin laisser entrevoir ses entrailles. "Le déballage est un peu le moment de l'ouverture du paquet cadeau", compare, tout sourire, Bérénice Demaret, la responsable presse.

Tête baissée, le regard perdu au loin, un ouvrier, plutôt bien bâti, fait son apparition. "Flippant, on dirait un vrai !", s’exclame l’un des hommes. Cherchant cet effet hyperréaliste, Duane Hanson allait jusqu’à appliquer dix couches de "bondo" (résine acrylique et fibres de verre) pour obtenir ce rendu fidèle de la couleur de peau.

Munie de son guide ultra détaillé, Argiro Mavromatis va maintenant dicter la marche à suivre. "Chacun doit être muni de gants de vinyle pour éviter d’abîmer ou de mettre des poussières", impose la jeune Allemande. La sortie de la boite est assez complexe car seul le buste et le bas-ventre peuvent être manipulés. "Les autres parties, comme les mains, les bras, les jambes ou le cou sont trop fragiles", explique Argiro. "On va devoir le prendre par les c***", plaisante, hilare, un technicien. Les larges sourires s’effacent rapidement au profit de mines crispées qu’imprime le poids de l’objet sur les visages.

Pour monter le personnage sur l’estrade, les ouvriers le font pivoter d’un pied à l’autre, comme s'ils l'emportaient dans une danse "collé-serré". "Fais gaffe, il a les mains baladeuses, Jérémy", lance l'un d'eux.

Au moment où l'œuvre est positionnée sur sa structure, Tin Ly demande à ce qu’elle soit davantage penchée. "Maintenant, c'est bon, elle est stable. Mais il faut la fixer car cette zone sera accessible au public et il y aura donc des vibrations", se méfie cet ancien assistant de Duane Hanson, avec qui il a collaboré dix ans. "Je l'aidais dans la création, mais j’allais aussi acheter des vêtements pour habiller les œuvres", se remémore-t-il, l’œil pétillant.

Ce "Lunch break" se compose également de deux autres personnages. L’un doit être installé sur l'échafaudage, l’autre assis sur le sol contre une barrière en bois. Leur placement ne pose aucun problème à l’équipe qui s’est déjà fait la main. Une série d’outils viendra compléter le tout.

A chaque manipulation, la nervosité se lit sur le visage de Tin Ly. "Je crains que des morceaux cassent", admet-il avant d’analyser patiemment chaque détail qui pourrait avoir été abîmé. "S’il y a des réparations mineures à effectuer, je peux m’en charger sur place. Pour les majeures, l’objet doit être ramené dans mon studio, en Floride."

Ce regard d’expert sert également au moment de régler le constat sur l’état des œuvres. "Au début et à la fin d’une exposition, chaque détail est analysé, chaque petite griffe est repérée", explique Claire Leblanc, la conservatrice.


Au fur et à mesure, les boites se vident et la salle se remplit de personnages humains grandeur nature. "Je suis certaine que des visiteurs vont penser qu'un bébé est laissé seul dans un coin", pense déjà Bérénice Demaret en admirant un poupon inanimé dans sa poussette. "Et lui là-bas, on dirait qu’il va se réveiller et bouger", commente encore, troublée, la responsable presse en se tournant vers le "High School Student".

Trois mois durant, l'impact des œuvres risque de dérouter plus d'un visiteur. Sans nul doute, l’"inquiétante étrangeté", chère à Freud, se lira sur les visages…


Une visite guidée de Jonas Legge. Photos : Johanna De Tessières.

(L'exposition "Duane Hanson. Sculptures of the American dream" se tiendra du 20 février au 25 mai au Musée d'Ixelles)