Société

Quel rôle joue l’enseignement des mathématiques à l’école et dans la société ?". Voilà l’atelier thématique qu’animera le vendredi 15 novembre, lors du colloque des mathématiques (lire ci-contre), Christian Orange, professeur, titulaire de la chaire de "didactique comparée" au sein du Service des sciences de l’éducation de l’ULB, et professeur à l’Université de Nantes (France).

Les mathématiques sont souvent considérées comme la bête noire des enfants à l’école. Pourquoi ?  

Toutes les disciplines sont difficiles. Mais les mathématiques peuvent paraître plus difficiles à beaucoup d’élèves pour deux raisons. Primo, moins que d’autres disciplines, elles peuvent être vulgarisées. On peut les réduire à du calcul, mais cela ne dure pas longtemps dans la scolarité. Secundo, aujourd’hui, les mathématiques ont un rôle fort dans l’orientation ou la sélection des élèves.  

Pourquoi les mathématiques ont-elles cette fonction d’orienter ou de sélectionner les élèves ?

Historiquement, ça n’a pas toujours été le cas. Par exemple, en France - ça ne fait qu’un an que je suis détaché à l’ULB -, dans les lycées, jusque dans les années 60, c’était la filière "philo" qui était considérée comme la plus prestigieuse. Et puis, cela a changé avec cette importance donnée aux sciences, le développement des écoles d’ingénieurs, etc. Au bout du compte, dans les professions dont rêvent sinon les élèves tout au moins les parents, il faut se demander ce qui sert pour la sélection. Et, en France, par exemple, pour faire médecine, ce seront les maths, ou la physique. Mais attention ! Ce n’est pas la discipline en elle-même qui oriente ou sélectionne. Ce sont les maths telles qu’elles sont exigées à l’école. A partir du moment où une discipline sert, peut-être plus qu’une autre, à sélectionner pour des raisons qu’on peut toujours justifier en disant "les maths sont importantes dans la vie moderne, on a besoin d’ingénieurs, etc.", automatiquement, il y a une régulation sociale.  

On le voit dans des épreuves telles que le CEB ou le CE1D, les mathématiques sont souvent le talon d’Achille des élèves. Comment y remédier ?

Ici encore, cela renvoie à l’importance qu’elles jouent dans la sélection. Pour aider les élèves à dépasser les difficultés qu’ils rencontrent, il faut les aider à comprendre ce qui est en jeu dans les mathématiques qu’on leur fait faire à l’école. Non pas en leur mettant en avant les beaux métiers et la réussite, mais en levant les ambiguïtés et les malentendus au sujet de ce que sont les maths, ce qu’on attend des élèves, ce que c’est que jouer aux mathématiques.  

Comment donner le goût des mathématiques aux enfants ?

En leur faisant faire des mathématiques, c’est-à-dire en les confrontant à de véritables problèmes mathématiques (adaptés à leur âge) et en leur donnant le temps de les travailler, d’échanger, de les étudier. Cela demande donc du temps, d’autant plus quand la culture familiale est éloignée de ce genre de travail.  

C’est-à-dire ?

Certains élèves, dans leur environnement socio-familial, ont des éléments pour comprendre les exigences de l’école tandis que d’autres les ont moins. Ces élèves, souvent de classe populaire, viennent à l’école avec de la bonne volonté et encouragés par leur famille. Ils font au mieux ce qu’on leur demande de faire. Mais il y a toujours du non-dit dans la demande de l’école : il ne s’agit pas simplement de faire les tâches qu’on demande aux élèves de faire, il s’agit pour les élèves de comprendre que derrière ces tâches, il y a des savoirs en jeu, et de comprendre comment fonctionnent ces savoirs. Or, c’est rarement explicité, rarement travaillé avec les élèves. Conséquence ? Il y a ceux qui ont les éléments culturels pour identifier ces enjeux et ceux qui ne les ont pas, continuent à faire au mieux, et ne comprennent pas pourquoi ils se prennent de moins bonnes notes.  

Comment pallier cela ?  

C’est très compliqué. Je dirais qu’il faut déjà attirer l’attention des enseignants là-dessus. Si l’enseignant essaie de lever les malentendus avec les élèves qui ont des difficultés pour montrer ce qui se joue derrière, il se donne de meilleures chances pour qu’un certain nombre d’élèves arrivent à dépasser ces malentendus et comprennent ce qui se joue à l’école en maths.