Pour ou contre le travail des pensionnés ?

Entretien:  M.Bs Publié le - Mis à jour le

Société

"Le travail est un droit de base pour tout le monde. Sans oublier qu’il est un vecteur essentiel d’intégration sociale." Christiane ROBERT, Présidente et fondatrice de l’ASBL SeniorFlex de lutte pour le travail des plus de 45 ans Avocate honoraire

Pourquoi les questions liées aux aînés prennent-elles autant d’importance ces dernières années ?

Le problème est devenu plus aigu en fonction du vieillissement démographique de la population. Le baby-boom est devenu un papy-boom, avec toutes les conséquences que cela implique pour l’équilibre de nos sociétés, notamment en matière de sécurité sociale. Aujourd’hui, les gens partent donc à la retraite par paquets et les actifs ne sont pas aussi nombreux, et de loin. Comme les actifs paient les pensions des passifs et qu’il y a de moins en moins de cotisants, il y a un souci de taille. Pour ma part, je suis convaincue que la question du paiement des pensions va mettre la sécurité sociale en faillite.

Est-ce typiquement belge ?

A ma connaissance, la Belgique est le seul pays au monde qui interdise à ses pensionnés de travailler.

Disons plutôt que notre pays réglemente les choses, puisqu’il est interdit de dépasser certaines sommes en cumulant pension et revenu d’un travail…

Cela revient au même. Ce système est beaucoup trop compliqué, comme un fait exprès. Il y a douze plafonds différents en fonction du statut, de l’âge, de la présence d’enfants à charge ou pas, etc. Donc, ce que retiennent les gens, en raccourci, c’est : "Quand on est vieux, on ne peut plus travailler." Alors, soit on crève de faim, soit on fait du noir. La situation est toute différente dans les autres pays européens.

Quelle est votre revendication ?

Nous voulons la suppression pure et simple de ce système afin de créer un électrochoc dans l’opinion publique. Il faut changer le poncif selon lequel quand on est vieux, il faut laisser la place aux jeunes. C’est une mauvaise façon de voir les choses. Les vieux ne prennent pas la place des jeunes. Dans les pays où il y a beaucoup de chômage des vieux, il y a aussi beaucoup de chômage des jeunes. D’ailleurs, cela ne fonctionne pas ainsi : l’emploi crée l’emploi. Et puis garder les travailleurs plus âgés évite également de perdre l’expérience. La solution selon nous passe par le travail intergénérationnel. Que chacun apporte quelque chose à l’autre.

Quelles sont les objections à la suppression des plafonds ?

Le vrai problème, c’est que le jour où il serait autorisé de cumuler sans limitation une pension et un travail, tous ceux qui ont continué à travailler parce que leur pension aurait été insuffisante vont venir réclamer la leur. D’autre part, il y a les syndicats qui dévalorisent selon moi la notion de travail. Ils qualifient celui-ci de pénible et donc ne veulent pas que l’on force les vieux à travailler. Moi je dis simplement que le travail est un droit de base pour tout le monde. De plus, nous ne sommes pas d’accord avec l’idée que la pension est un revenu de remplacement au revenu du travail. Le raisonnement selon lequel si on a un revenu, on n’a pas de pension et si on a une pension, on n’a pas besoin de gagner sa vie, est incorrect. Sans oublier que le travail est un vecteur essentiel d’intégration sociale.

Dans ce contexte-là, à quoi peut servir une année européenne du vieillissement actif comme celle-ci ?

Elle nous permet de mettre la lumière sur la situation. L’Europe se préoccupe du fait que le taux d’emploi des seniors est trop faible en Belgique, et que notre pays ne fait rien pour corriger la chose. Je pense que cela retient également l’attention des politiques que je continue à contacter depuis des années.

"D’une certaine manière, les revenus de tout le monde seraient freinés parce que quelques-uns travaillent." Estelle CEULEMANS, Conseillère politique à la FGTB

Les associations voudraient supprimer le système des plafonds en vigueur en matière de cumul entre pension et travail afin que les pensionnés puissent travailler comme ils le souhaitent. Quelle est votre position ?

Il faut d’abord savoir d’abord que toute personne de plus de 65 ans qui le désire peut continuer à travailler, sans souci, tout en continuant à "cotiser" pour sa pension. C’est tout autre chose de demander de pouvoir continuer à travailler tout en "touchant" une pension. Ce qui nous ennuie, c’est que cette possibilité n’est pas accessible à tout le monde. Elle est réservée à des personnes qualifiées au détriment des professions physiquement plus contraignantes.

Pas question, donc, pour vous, de travailler plus pour gagner plus ?

Il faut bien se rendre compte que ceux qui peuvent cumuler sont ceux qui sont en bonne santé, en sont encore capables et, en plus, bénéficient déjà des pensions les plus élevées. Les travailleurs qui ont eu une fonction lourde n’ont pas la possibilité de continuer à travailler après. Pour eux, nous militons pour le maintien des départs en prépension. Bref, le cumul pose un gros problème d’équité, sans compter qu’il contredit le principe de base selon lequel on n’additionne pas un revenu et une allocation, quelle qu’elle soit.

Certaines associations rétorquent que chaque personne pourrait postuler à n’importe quel travail, pas forcément en ligne avec sa carrière. Qu’en pensez-vous ?

Vous voyez les pompiers ou les anciens travailleurs de Cockerill faire de la consultance ? C’est quand même une question de niveau d’études et de compétences. Et quand bien même : encore faudrait-il que l’on ait besoin de ces personnes à ces postes-là Donc, le manque d’équité n’est pas résolu.

Le montant des pensions est insuffisant. Etes-vous d’accord sur ce point ?

Bien sûr et justement, on pourrait se dire que, si les personnes parviennent à vivre correctement en travaillant tout en touchant leur pension, il n’y aurait plus besoin d’augmenter celles-ci. Ce raisonnement-là conduit à une mise sous pression de nos systèmes de pension. D’une certaine manière, les revenus de tout le monde seraient freinés parce que quelques-uns travaillent.

Revaloriser les pensions, oui, mais comment ?

Par un mécanisme de solidarité, certainement pas par le système des assurances privées qui, à nouveau, privilégient certains et laissent les autres de côté. Cela doit se faire par le renforcement du pilier légal, quitte à ce que chacun cotise un peu plus, travailleur, employeur et Etat.

Le travail des pensionnés met-il en danger l’équilibre des forces de travail ? Autrement dit, le senior qui travaille prend-il selon vous la place d’un autre ?

D’une certaine manière, oui.

Quelle est votre vision de l’employabilité des travailleurs âgés ?

Un constat : seuls 5 % des travailleurs de plus de 40 ans inscrits comme demandeurs d’emploi retrouvent du travail.

Que peut apporter une année européenne du vieillissement actif ?

La seule mesure concrète a été le Livre blanc sur les pensions de la Commission européenne. Son message : il faut travailler plus et épargner plus. Vraiment pas grand-chose de progressiste.

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