Société Cassandre, Prométhée, Antigone ou Œdipe. Les protagonistes des mythes grecs, dont le poète Homère puis les tragiques comme Sophocle ont fait le récit aux VIII e et V e siècle avant J.-C., sont plus que jamais cités par la presse ; leur histoire rejouée au théâtre ; leurs traits de caractère, cités comme des échos de notre psychisme. “Quid”, cette semaine, se penche sur l’actualité des mythes. Qui évoluent et s’adaptent aux temps et aux époques. Notre regard sur la mythologie antique grecque est décidément orienté par nos préoccupations contemporaines. Mais si les histoires mythiques des dieux et des hommes sont vivaces, c’est sans doute la preuve de leur pertinence à décrypter nos existences rien qu’humaines. A consommer ici, des réponses ludiques et philosophiques – ce qui n’est pas antinomique.


Qu’étaient les mythes dans le monde grec ? Qu’en reste-t-il dans leur acception actuelle ?

Sophie Klimis : Ce que le terme "mythos" désignait en Grèce ancienne n’est pas ce que nous entendons par mythe aujourd’hui : une fiction et une narration liées à des personnages. Un "mythos", c’est une parole, généralement dans un cadre d’énonciation orale. Pour moi, le mythe est une métacatégorie fabriquée par Platon dans "La République", qui lui sert de grande boîte à outils pour discuter d’une série de choses disparates, à savoir l’épopée, la comédie et la tragédie. Platon sépare aussi le fond (les personnages, l’intrigue) de la forme (la musique, etc.), alors qu’à l’époque, ça formait une unité indissociable. Donc, quelque part, le mythe n’existe pas : c’est une construction pour neutraliser l’importance que toutes ces formes poétiques avaient dans l’éducation, au sens large, des citoyens. Même jusqu’à l’époque de Platon et d’Aristote, par les épopées d’Homère, la tragédie est en fait tout un dispositif institutionnel et politique.

Pourquoi a-t-on encore recours à des récits si anciens ?

Lambros Couloubaritsis : De tout temps et dans toutes les cultures, les mythes sont réutilisés, c’est-à-dire thématisés selon différentes époques et divers contextes. C’est la fidélité à quelques figures mythiques et leur réappropriation qui confèrent une vitalité aux mythes anciens pour faire passer des messages. La fécondité de ces mythes est due à la liberté de leur usage depuis Homère et Hésiode, qui considèrent que les Muses (notre illustration) disent des "mensonges" conformes aux choses concrètes.

Par mensonge, il faut entendre que le réel étant complexe - parce qu’il est constitué d’un visible (l’univers) et d’un invisible (habité de dieux, de puissances, d’âmes de héros et d’humains) -, il n’est intelligible que si on le démembre. Si on le déploie en utilisant des modèles empiriques puisés dans les choses concrètes, comme la parenté, le chemin…

C’est pourquoi les poètes composent des généalogies (théogonies, cosmogonies…) ou des voyages ("L’Odyssée", les cycles de Thésée, l’expédition des Argonautes…). Ces discours catalogiques, exprimés par les termes "legein" et "katalegein" (dire les choses successivement) sont la colonne vertébrale des pratiques du mythe. Ils distordent le réel et doivent être redressés par la pensée pour le reconstituer. C’est le sens originaire du terme "logos", devenu ensuite l’argumentation et le raisonnement.

Nous vivons sur un héritage qui sépara le "logos" et le "mythos", en produisant entre eux une dissymétrie au profit du "logos", au détriment du mythe. Celui-ci se venge à sa façon en nous fascinant, pour énoncer des messages variés.


Notre dossier complet est à lire dans le supplément "Quid" de ce ce week-end.