Société

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Les navetteurs qui patientent ou se pressent dans le hall de la gare du Midi, à Bruxelles, ne se doutent nullement de la curiosité qu’ils loupent. Pourtant, à deux pas de là, les bureaux de la SNCB recèlent un dispositif des plus cocasses : un ascenseur paternoster.

Dépourvue de porte, la cabine émerge petit à petit mais... ne s’arrête pas. Au moment opportun, l’utilisateur doit donc se lancer pour s’engouffrer dans l’espace. Par la droite pour monter, par la gauche pour descendre. La grande roue du parc d'attractions de Munich aurait servi de source d'inspiration à des ingénieurs allemands, dans les années 1930. Et le nom de cet ascenseur proviendrait de son mécanisme, qui ressemble à un chapelet dont les perles s’égrainent lors des récitations du "Notre Père".

"Une fois qu'on s'est lancé, ça va", témoigne une employée qui quitte les lieux. "Le mouvement est formidable, c'est l'ascenseur le plus confortable que j'ai pu prendre. Et puis, le bruit est constant et assez faible, ce qui le rend agréable", poursuit-elle.

"Les habitués le prennent, évidemment. Par contre, certains visiteurs sont craintifs et optent plutôt pour l'ascenseur classique ou pour les escaliers", rapporte le préposé à l’accueil de ce bâtiment du District Centre de la SNCB. Cette attitude n’a rien de surprenant, de prime abord, l’appareil n’incite pas à la témérité, loin de là...

Afin de faciliter la manœuvre, la vitesse de l’engin est largement réduite par rapport à un ascenseur classique. Cependant, l’hésitation doit être proscrite, car elle peut se payer cher… "L’ascenseur doit juste être pris au bon moment", souligne Antoine Lorquet, le plutôt rock&roll responsable des bâtiments, tout de noir vêtu. "Et, jusqu’à présent, les gens s’en sortent puisque aucun accident de personnes n’est à déplorer." Il n'en est pas de même des incidents, qui ont parfois engendré des situations risibles…

"Un jour, deux ingénieurs sont restés calés. On ne voyait plus que leur visage", s'amuse encore Antoine Lorquet. "Il est également déjà arrivé qu'on doive faire sortir des personnes les pieds devant."

D'autres couacs ont également provoqué certains dégâts. "Il y a trois ans, deux individus sont restés dans la cabine pour faire le tour complet. Pris de panique, ils ont provoqué de grosses vibrations dans la cabine sur les chaînes conductrices", se souvient Antoine Lorquet. Résultat : les axes de liaison entre la cabine et la chaîne ont été sérieusement endommagés. Depuis lors, un pictogramme de descente obligatoire est apposé au rez-de-chaussée et au 5e étage.

Le responsable des bâtiments se remémore également une autre mésaventure : "L’an dernier, un technicien d’une firme extérieure est entré dans une cabine avec une échelle. Celle-ci dépassait et a bloqué le mécanisme. Le moteur a forcé et trois bobines furent détériorées." La décision a alors été prise de placer des autocollants interdisant le matériel à l’intérieur du paternoster.

Afin d’éviter tout accident, un système de sécurité bien rodé a été mis en place, à plusieurs niveaux. Tout d’abord, à chaque étage, une trappe palière est équipée d’un capteur. Si cette trappe, à cause d’un obstacle débordant d’une cabine, quitte le contact du capteur, le paternoster se met hors-service. Deuxièmement, un câble est tendu le long des cabines, de la cave jusqu’à la salle des machines. Si un élément touche ce câble, à cause d’une vibration, l’ascenseur s’arrête. Enfin, à tous les niveaux, un bouton rouge enclenche l’immobilisation de l’appareil. A ce moment, une sonnette prévient le préposé à l'accueil qui doit effectuer le tour des étages, dans une magnifique cage d'escaliers en spirale, pour vérifier que tout est en ordre.

Au dernier étage, après avoir franchi une porte arborant le logo "accès interdit", la salle des machines se dévoile. Là, un mécanisme imposant assure la fluidité du mouvement perpétuel. Régulièrement, deux techniciens spécialisés en appareils de levage assurent l'entretien.

L’idée de mettre hors d'usage cet ascenseur, construit en 1957, a été évoquée. Mais plusieurs membres de la SNCB s’y sont opposés, dont Antoine Lorquet, qui le chouchoute depuis janvier 1990. "J'ai toujours admiré un système comme celui-ci. C'est mon dada, mon enfant terrible. J'ai donc entrepris des démarches pour le sauver, d’autant qu'il est pratique pour le personnel de factage, qui distribue le courrier dans tout le bâtiment, et pour le transport du personnel en général."

Il est vrai que, malgré la faible vitesse, les quinze cabines en mouvement permanent, qui peuvent chacune transporter deux personnes, offrent une capacité importante. "Lors des pannes, l'ascenseur classique restant est surchargé", témoigne Antoine Lorquet. "Le meilleur service qu'on rend au patrimoine, c'est de le faire tourner. Le laisser à l'arrêt, ça n'a pas beaucoup de sens", renchérit Louis Maraite, porte-parole de la SNCB.

Au moment de quitter les lieux, vers 16h45, Antoine Lorquet prévient : "A cette heure-ci, mieux vaut prendre les escaliers ou l'autre ascenseur, parce que le paternoster va être mis à l'arrêt". De fait, le garde entame d'ailleurs son tour pour s'assurer qu'aucun membre du personnel n'est resté coincé dans l'appareil. Le paternoster sera remis en marche le lendemain, dès 6h45.


Une visite guidée de Jonas Legge. Photos : JC Guillaume.