La Jordanie, hors espace-temps

Valentine Van Vyve Publié le - Mis à jour le

Voyage Découverte

LE FILM DE LA JORDANIE n’est pas seulement celui d’Indiana Jones qui y tourna dans sa "Dernière croisade" quelques scènes. Le pays s’expose et défile devant vos yeux comme les images d’un film se succèdent : il y en a 24 à la seconde. Mais une paire d’yeux ne suffit pas à couvrir les 360° de plans qui vous entourent et vous envoûtent.

La Jordanie, c’est un voyage dans l’espace. C’est un voyage dans le temps. Laissez-moi vous la conter, un chouïa (1) romancée.

Amman. L’arrivée, systématiquement au milieu de la nuit, à l’aéroport "King Abdallah", pourrait être une véritable galère. Détrompez-vous ! A peine les pieds posés sur le sol de ce pays du Moyen-Orient, le risque est grand d’être agréablement désarçonné par l’accueil que l’on y reçoit. Les questions fusent : "D’où venez-vous ?" Quelle que soit la réponse donnée, elle semblera satisfaire votre interlocuteur curieux.

Au sortir d’Amman la bouillonnante, que vous empruntiez la Route des Rois, celle du désert ou de la mer Morte, toutes vous conduiront vers des lieux ancestraux, tant le pays est marqué par l’Histoire et les mouvements de populations.

Née sur les décombres de la Seconde Guerre mondiale, la Transjordanie, devenue Jordanie, jouit d’une place centrale dans la région. Bordée par le Jourdain, à une encablure des territoires palestiniens et d’Israël à l’ouest, aux portes de l’Irak à l’est, cette monarchie est un pays d’accueil pour de nombreux réfugiés issus des pays limitrophes. Un tiers de la population actuelle, soit 2 millions d’individus, est d’origine palestinienne, 500 000 autres viendraient d’Irak.

Plantons le décor. La Jordanie est un pays millénaire aux fondations aussi solides que variées, baignée dans et par les civilisations anciennes, conséquence de sa position géographique stratégique, au centre du croissant fertile. Egyptiens, Assyriens, Babyloniens, Hittites, Grecs, Romains, Arabes, Turcs et croisés s’y sont livrés bataille et y ont occupé une partie ou l’entièreté du territoire.

La richesse historique s’inscrit dans les pierres superbement conservées des sites de Jérash et de Pétra. Ce ne sont pas simplement des pierres millénaires que l’on foule ou que l’on touche. C’est un flash-back permettant un retour matériel dans le temps, quand les temples dominaient les cités, que les théâtres, lieux de loisirs et d’oisiveté, divertissaient les peuples, que le commerce régissait leur vie.

Pétra, l’une des sept nouvelles merveilles du monde, est d’ailleurs une expérience unique et offre une plongée magique dans un autre temps. Se promener entre canyons et monts - au milieu de Bédouins (certains vivent encore dans les grottes du site), leurs chameaux, leurs ânes, leurs chevaux et autres carrioles, les yeux rivés sur la majestuosité des tombeaux démesurés creusés et sculptés à même la roche - est une expérience bouleversante.

Un conseil : grimper, à pied ou à dos d’âne, les pentes escarpées des "Umm" de Pétra. Perchée à quelques centaines de mètres de hauteur, la vue, au-delà de l’horizon, y est grandiose et s’étend, parfois, jusqu’à la mer Rouge !

De l’Antiquité au Moyen Age. A la croisée des civilisations, Ajloun, Shobak et Kérak - châteaux croisés installés au cœur de lieux somptueux - trônent fièrement au sommet des collines, offrant de lointaines vues panoramiques s’étendant jusqu’en Syrie, au nord, et aux territoires palestiniens, à l’ouest.

La Route du Désert offre de somptueux paysages vierges. Malgré le côté touristique du désert du Wadi Rum, ce lieu reste le point d’orgue d’une visite en Jordanie. Les paysages sont démesurés et somptueux, les couleurs varient en fonction de la hauteur du soleil, si bien que l’éventail s’étend du jaune clair au rouge foncé, en passant par l’ocre chaleureux, avant de s’éteindre dans une couleur violette. Les chameaux, paissant dans ces gigantesques et vertigineuses étendues, rajoutent au côté paisible du lieu. La pénombre venue, le ciel se transforme en champ étoilé, conférant à la nuit sous tentes bédouines des airs de plénitude.

Au lever du soleil, pieds nus, assis en lotus, l’air frais caressant la peau, on ne verrait aucune objection à ce que le temps s’arrête. Appuyez sur pause. Après un petit-déjeuner local copieux, il est - déjà - temps de remonter à l’arrière du pick-up. Play. Et de s’en retourner à la civilisation.

Le script a beau avoir été écrit scrupuleusement à l’avance, il ne sera que rarement suivi. Les acteurs décideront souvent de laisser les protagonistes jordaniens se charger de la suite à donner à leur récit. Ils reprendront alors leur stylo et, comme de tirer un trait sur un mot, modifieront sans broncher les parcours envisagés.

Rien n’est compliqué en Jordanie. "Pas de problème", "relax, prenez votre temps" sont des phrases que vous entendrez à l’envi dans ce pays qui respire la quiétude et la sérénité. On y vit au rythme que l’on veut se donner. On y prend le temps de savourer les fins mets locaux et les rencontres animées au même titre que les moments de tranquillité solitaire.

Après une longue journée d’excursion, rien de tel que de profiter de l’ombre et de la fraîcheur qu’offrent les tentes bédouines que possèdent de nombreux hôtels, y fumer le narguilé, tremper ses lèvres dans un verre d’alcool local.

Quelle que soit la manière d’explorer la Jordanie - sous le signe de la spiritualité ou sur le mode aventurier (voir pp. 20 et 21) -, il vous faudra accepter de lâcher prise. Sur l’espace. Sur le temps. Sur l’angoisse du quotidien.

On quitte le pays en se disant : on reviendra ! Tout comme à la fin d’un bon film d’auteur, lorsque les lumières se rallument et que la réalité nous rattrape, on garde d’un séjour en Jordanie un souvenir doux, mais interpellant. Accompagné d’une dose d’amertume.

(1) Leçon d’arabe : chouïa vient de "shwaya", signifiant "un peu" en arabe.

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