La ville aux 2 000 fontaines

Frédérique Masquelier Publié le - Mis à jour le

Voyage Au fil de l’eau

C’est un concert dont les lève-tôt - à qui Rome appartient - ont le privilège de connaître la musique. Réveillés aux aurores, ceux-là seuls sont sensibles à une douce mélodie qui égrène ses notes au compte-gouttes. Avant la rumeur des boulevards et le tapage babélien des touristes, lorsque le calme matinal embrasse la ville, le murmure de l’eau qui court d’une piazza à l’autre se laisse apprivoiser par l’oreille attentive. Telle une diva immatérielle, l’aqua vitae s’offre généreusement en spectacle, dès qu’elle croise le chemin de l’une des quelque 2000 fontaines qui rafraîchissent la Ville éternelle.

Et il en est ainsi depuis la nuit des temps. Dans l’Antiquité, déjà, les Romains considéraient l’eau courante (et propre) comme un confort acquis. D’après les calculs des historiens, la Rome impériale abreuve ses citoyens d’environ 1000 litres d’eau par jour et par tête. Et ce, au moyen d’un réseau d’aqueducs qui acheminent cette manne liquide au cœur de la cité, depuis les collines environnantes. Une mécanique bien rodée - qui coule de source, oserait-on ajouter - et dont la durée de vie semble infinie. En effet, plus de 2000 ans après, Rome est encore alimentée par ces canaux antiques. L’aqueduc de l’Acqua Vergine (19 av. J.-C.), par exemple, conduit toujours l’or bleu jusqu’à la célèbre Fontana di Trevi, à coups de 80000m³ par jour - contre plus de 100000m³ à l’heure, du temps de l’Empire. C’est lui aussi qui irrigue les fontaines de la Piazza di Spagna, Navona et del Popolo, en passant par les jeux d’eau des villas Ada, Borghese et Medici. De son côté, l’Acqua Paola (ou aqueduc de Trajan, 109 apr. J.-C.) arrose le quartier du Trastevere, le Vatican et la Via Julia; tandis que l’Acqua Felice vogue sur 23 kilomètres avant de terminer sa course sur la colline du Quirinale.

Entre-temps, s’il est vrai que le chaos de l’ère postimpériale a perturbé l’approvisionnement en eau, les papes des XVe et XVIe siècles se font fort de remettre le système à flot, en le restaurant et en aménageant de nouveaux bassins. Tout en encourageant, par ailleurs, la créativité des artistes qui, soutenus par la noblesse locale, transforment chaque fontaine, de la plus modeste à la plus monumentale, en œuvre d’art. Et tritons, nymphes, dieux et déesses de quitter leur océan natal pour s’installer en ville, dans une ode de pierre à l’eau créatrice.

De toutes les fontaines de Rome, la plus populaire - et extravagante - est sans nul doute la Fontana di Trevi. Laquelle surgit là où on ne l’attend pas, l’effet de surprise ajoutant à son charme théâtral. Car, si tous les chemins mènent à Rome, tre vie (trois rues) débouchent sur la petite place, où se pressent les foules. Imaginée par Nicola Salvi et achevée en 1732, elle mêle roches naturelles et sculptures. En son centre, trône le char de Neptune, dieu des Mers. Ses fidèles destriers, au look résolument marin, guidés dans leur périple par des tritons, symbolisent les humeurs changeantes de l’océan.

Tout bon touriste vous le dira, il est de coutume d’y jeter une pièce de monnaie par-dessus l’épaule, directement dans l’antre du bassin. Et ce, afin de s’assurer un retour prochain à Rome. Une aura de superstition entoure, en effet, la fontaine mythique, à laquelle donnaient déjà foi les anciens Romains. Si ce n’est que le don de mitraille était alors destiné à apaiser la colère des dieux. Plus tard, les premiers chrétiens perpétuèrent la tradition du lancer de piécettes. Dans les tombeaux de saint Pierre et autres saints et martyrs, cette fois.

Difficile, par ailleurs, de passer outre les trois fontaines qui ornent la très arpentée Piazza Navona. La plus admirée est l’œuvre du Bernin, la Fontana dei Quattro Fiumi (1648), surmontée d’un immense obélisque planté au sommet d’une grotte. S’en échappent un lion et un monstre marin, tandis que quatre allégories des grands fleuves du monde antique - le Nil, le Rio de la Plata, le Danube et le Gange - siègent aux angles de celle-ci. De part et d’autre de l’ensemble monumental, deux autres fontaines, signées della Porta, tentent de sortir de l’ombre. Au nord, la Fontana dell Nettuno (1576) montre le dieu Neptune aux prises avec un serpent de mer. Au sud, la Fontana del Moro (1575) illustre une autre scène de lutte, opposant un dieu marin et un dauphin.

En se perdant dans les nombreuses ruelles tortueuses de Rome, on tombe sur d’autres perles de l’art hydraulique. Dont fait partie la charmante Fontana delle Tartarughe (1584), aussi conçue par della Porta. Laquelle doit sa grâce à l’ajout de quatre adolescents en bronze, qui en soutiennent la vasque, le pied appuyé sur la tête d’un dauphin. De leurs bras tendus, ils viennent en aide à de maladroites tortues, en bronze également. Perchées sur le bord du bassin, en quête d’un peu d’eau, elles peinent à trouver leur équilibre. Un clin d’œil attribué au Bernin qui les aurait ajoutées à l’ensemble au siècle suivant.

C’est en tout cas encore au célèbre sculpteur que l’on doit la Fontana della Barcaccia (1629), une barque de pierre échouée au pied des marches de la Piazza di Spagna. De l’eau s’échappe en minces filets des bords de l’embarcation, à moitié coulée. Sa forme fait écho aux terribles inondations de 1598, qui ont déferlé sur Rome, ne laissant sur la place qu’un curieux petit bateau ensablé.

Outre ces quelques chefs-d’œuvre baroques et rococo, qui accaparent toute l’attention des passants, Rome est truffée de points d’eau en tous genres. Les plus communs sont les nasone, simples pompes dont le profil au nez proéminent se rencontre partout. D’autres, arborant des visages cracheurs d’eau, font carrément sourire. Et rappellent à chaque coin de rue l’esprit romain plein de malice.

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