Profonde Alsace

Philippe Farcy Publié le - Mis à jour le

Voyage

Oberlin? Si on vous demande ce que c’est, il y a pas mal de chance que vous répondiez une ville des USA. Ce serait exact. Oberlin est surtout un collège universitaire parmi les mieux considérés de l’Amérique du Nord, et il se situe dans l’Ohio. Mais ce fut surtout un personnage passionnant qui vécut, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, dans les profondeurs d’une Alsace accueillante aux idées nouvelles. Il disait de lui être un "étrange composé de qualités contradictoires". Le collège porte son nom : honneur insigne d’un grand maître de l’éducation populaire.

Né en 1740 à Strasbourg, mort ici en 1826, Jean-Frédéric Oberlin fut pasteur de la paroisse de Walderbasch pendant cinquante-neuf ans ! Sa maison est toujours là, au cœur du petit village de la vallée de la Bruche. Laquelle vallée compte parmi ses villages Bischoffsheim, de quoi évoquer des lieux et des gens entre Boitsfort et Bruxelles.

Jadis, la région était pauvre comme Job, mais Oberlin transforma ce coin de moyennes montagnes en un lieu de connaissances où la population des cinq paroisses qu’il desservait devint prospère et cultivée. La maison du pasteur est devenue un musée didactique modelé d’une manière formidable pour les jeunes et les moins jeunes assoiffés de découvertes sur l’Histoire de l’homme, de la nature, des sciences dont la médecine, la botanique et la géographie, et des arts.

Dès 1770, avec sa jeune épouse (Salomé Witter, morte en 1783 après avoir huit fois enfanté), il fit de sa demeure une "école à tricoter" également nommée "poêle à tricoter", premier jalon vers le savoir dans une zone terriblement arriérée. A la suite de J.-G. Stouber en 1762, Oberlin ouvrira une bibliothèque de prêt de livres, essentiellement des bibles et des écrits religieux, il faut le dire. Ce fut la première du genre en l’actuelle France. La méthode Oberlin, en lien direct avec les faits et la nature, allant jusqu’à construire des routes et des ponts, allait changer toute la vie dans la vallée. Les souvenirs sont innombrables et les objets sont présentés dans de petites vitrines avec leurs explications d’époque, tracées à l’encre ou à l’aquarelle par le pasteur, avec beaucoup d’expression, à l’instar des phoques et lions de mer. Ou de cette carte de France qui monte jusqu’aux Pays-Bas où l’on ne voit que "Bruxelles, Mastricht, Limbourg et Luxembourg", et pour la France, deux fois Périgueux. Le coin est relativement touristique et très fréquenté, semble-t-il, par les Néerlandais qui vont en nombre "Chez Julien", un hôtel-spa au caractère pittoresque situé à Devant-Fouday (http://www.hoteljulien.com).

Quittons cette région boisée et profonde comme la vallée de l’Ourthe pour nous rendre à La Broque, en terre de Salm, celle de ces comtes et princes (depuis 1623) qui tirent leur nom de notre rivière ardennaise et possédaient ici de très grands domaines. Les Salm s’établirent dans ces parages quand Herman II de Salm devint voué de l’abbaye de Senones. Un reste de château fort de 1200 environ pointe encore parmi les arbres au lieu-dit de Salm. Mais ce n’est pas le château qui retient l’attention sur le haut plateau au-dessus de La Broque. Ce sommet comme les autres était dénommé "Hautes Chaumes" ou "Chauwes", ce qui semble dire chauve. C’est plutôt un cimetière et la dizaine de stèles qui le composent. Elles sont petites et peu décorées et appartiennent à des familles de mennonites qui avaient le devoir de ne pas se soumettre aux obligations militaires; ce qui devint un droit par décret de la Convention datant de 1793. Rappelons que l’Alsace a toujours été une terre d’ouverture spirituelle. Les mennonites, travailleurs, très mobiles, refusaient une part de modernité. Ils cultivaient l’accueil des autres comme une félicité, parlant ici un patois issu de Berne. Avec les anabaptistes, dont ils sont issus, ils trouvèrent dans la vallée de la Bruche et le pays de Salm des lieux de vie stables. Les princes de Salm ne leur furent donc pas contraires. Non loin du cimetière, se trouve un chêne exceptionnel, et plus bas, se déploie la ferme de Jacob Kupferschmitt qui reçut, ici en 1793, dans la métairie des princes de Salm-Salm, les trois représentants de la Convention. Le lieu est donc historique pour les mennonites.

Changeons encore de cap pour nous rapprocher de Colmar en faisant arrêt à Kaysersberg. La petite cité médiévale est piquée de centaines de maisons à colombages dont les enduits sont pigmentés de couleurs vives. Les terrasses sont fleuries comme on l’espère et l’imagine en évoquant l’Alsace. C’est au bord d’une de ces ruelles trop envahies d’automobiles que l’on vit naître le pasteur-organiste et docteur Albert Schweitzer (1865-1965). Le village est sommé d’un château fort établi au XIIIe siècle déjà pour contrer les velléités lorraines. Il y avait ici une commanderie teutonique, et l’on y voit toujours près du pont baroque un ancien moulin renaissant, datant de 1566. Enfin, dans l’église Sainte-Croix (XVe siècle), qui est l’ancien couvent des Franciscain, on trouve une foule d’œuvres d’art dont des sculptures et, surtout, un retable en bois polychromé remarquable. C’est l’œuvre de Jean Bongart, datant de 1518.

Publicité clickBoxBanner