Entreprises

En partenariat avec l’Union wallonne des Entreprises, La Libre Network a décidé de donner la parole à 200 entreprises et de les faire réagir sur la situation économique et fiscale du pays. Ces entreprises ont ainsi pris le temps de méditer les politiques actuelles, et celles qu’il faudrait mettre en oeuvre, au regard d’une réalité de terrain trop souvent ignorée par les décideurs publics. Il en ressort une réflexion profonde, et des avis clairs, centrés autour d’un enjeu majeur : les ressources humaines comme levier de croissance !

La main-d’oeuvre en Belgique coûte 47 % de plus que dans le reste de l’Europe

Comme les 200 entreprises l’ont fait savoir massivement dans leurs réponses, c’est sans surprise le travail qui demeure la source de préoccupation majeure et l’enjeu principal de notre économie ! Son coût, toujours trop élevé, constitue pour les dirigeants un frein de taille à la compétitivité et au développement de leur entreprise, plus encore que la pression fiscale. Un constat corroboré par les chiffres. En 2017, la Belgique faisait effectivement office de mauvais élève en termes de coût de la maind’oeuvre. Selon Eurostat, notre pays était classé 27e et avant dernier de l’Union européenne en la matière, avec un coût horaire de 39.6 euros, pour 26.8 euros en moyenne, sur le reste du continent. Toujours en 2017, et d’après une étude publiée par le ManpowerGroup, la Belgique occupait cette fois la 33e place de la zone EMEA (Europe Middle East and Africa) en matière de coût du travail (salaire mensuel moyen, taxes sur le travail, coût des heures supplémentaires, égalité salariale entre les hommes et les femmes, …), loin derrière la France, le Royaume-Uni ou encore Israël. « Même si certaines mesures ont été prises pour endiguer le phénomène, je constate que la politique menée n’est pas encore suffisante pour permettre aux entreprises de se développer », explique Olivier de Wasseige, administrateur délégué de l’Union wallonne des Entreprises. 

Un constat que partage Patrice Thiry fondateur et CEO de la maison de l’entreprise qui conseille et accompagne de jeunes entreprises innovantes. « Le coût du travail élevé reste évidemment la norme en Belgique. Il s’agit d’un frein indéniable à la compétitivité de nos entreprises. Toutefois, sur le terrain, je n’entends plus forcément les TPE ou PME s’en plaindre. C’est le signe que des mesures ont été prises, comme l’exonération de la cotisation sociale patronale à vie pour le premier salarié, qui a créé énormément d’emplois durables.» Des propos que les entreprises ayant réfléchi à la question appuient fortement. En effet, selon elles, cette baisse des cotisations sociales patronales est même la mesure la plus bénéfique prise par le gouvernement au cours de la législature, loin devant la réduction du temps de préavis ou de l’augmentation de la déductibilité des investissements ! Du côté du syndicat des indépendants, on abonde également dans ce sens. « Même si le coût du travail reste trop important lorsque l’on souhaite engager, certaines avancées sont intervenues pour alléger le poids du travail, explique Nathalie De Lamper, porte-parole du SDI. Je pense par exemple à la baisse des cotisations sociales patronales limitée dans le temps du 2e au 6e travailleur, les cotisations sociales allégées pour les starters durant la première année… » 

Pour Pierre Rion, président du fonds W.IN.G, le gouvernement devrait se focaliser sur certains dossiers, venant selon lui grever le coût réel du travail. Outre la mobilité bruxelloise désastreuse, le manque de paix sociale et la faible flexibilité des entreprises (horaires aménagés, travail le dimanche…), Pierre Rion aimerait que les autorités endiguent un absentéisme de longue durée galopant. « Aujourd’hui, c’est à la mode de faire un burn-out, » stipule le serial entrepreneur. « Les travailleurs ont la faculté de manquer des jours de travail trop facilement, avec parfois la complicité de certains médecins, pas assez responsabilisés aux enjeux économiques sous-jacents. Je dénonce tous ces mécanismes laxistes de contrôles, et maintiens que nous ne sommes pas assez sévères et rigoureux en la matière. » En Belgique, selon une étude effectuée par SD Worx, l'absentéisme pour cause de maladie a augmenté de 33 % ces dix dernières années. En 2008, le travailleur belge était en moyenne absent 9,4 jours. En 2017, la moyenne a atteint 12,1 jours. Cette augmentation est principalement due à l'absentéisme de longue durée : en dix ans, le nombre de travailleurs absents entre un mois et un an pour cause de maladie a augmenté de près de 31,4 %. Cela implique donc un coût substantiel pour les entreprises. En 2017, l'absentéisme pour cause de maladie a coûté aux entreprises belges en moyenne 1.010 euros par travailleur à temps plein.

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756.000 postes vacants d’ici 2020 : recrutement et formation en question

Lors de ce travail de réflexion collectif, une autre difficulté majeure a été fréquemment rapportée par les entreprises : la complexité de recruter des talents. Considérée comme un frein à l’essor des entreprises, cette problématique fait également écho à l’extrême valeur que les entrepreneurs confèrent à leurs employés, et à leur savoir-faire, loin devant leurs clients, leur culture d’entreprise, ou leur outil de production. « Nous sommes actuellement dans une économie de la connaissance, et une économie compétitive, » explique Olivier de Wasseige. « Il faut donc se différencier de ses concurrents, non plus forcément par le prix, mais par le savoir-faire, et la qualité des collaborateurs. Le talent et la fiabilité du personnel sont cruciaux. Il s’agit d’un capital réel. C’est pourquoi la question du recrutement est tout à fait primordiale. Elle renvoie au problème de la formation et de l’enseignement. » À cet égard, les entreprises sont unanimes : il existe une trop grande inadéquation entre la formation proposée dans le supérieur, et les réalités du terrain. « Nous avons effectivement des lacunes de compétences », explique Pierre Rion. « L’enseignement est donc à réformer de toute urgence. De la même façon, je suggère qu’au fédéral, on encourage les métiers en pénurie. Il faudrait par exemple mettre en place un système d’encouragement à certaines filières d’études avec l’existence de bonus-malus. En effet, si l’on forme 1000 archéologues par an, il est probable que la plupart se retrouvent au chômage l’année d’après, ce qui n’arrivera jamais avec des ingénieurs…» 

Du côté du syndicat des indépendants, on accueille cette idée avec intérêt. L’organisme incite d’ailleurs les demandeurs d’emploi peu qualifiés à se former dans des métiers en pénurie, tout en favorisant l’accès au statut d’indépendant pour l’exercice de ces métiers. Plus encore que d’autres secteurs, le numérique pâtit de cette pénurie de talents. « Le manque de profils IT en Wallonie est flagrant », explique Muriel de Lathouwer, CEO de la société EVS. « Il y a effectivement trop peu de diplômés pourvus des compétences adéquates. C’est pourquoi, à mon sens, le gouvernement devrait mettre le paquet sur le numérique. Le plan Digital Wallonia va certes dans le bon sens… mais il faudrait vraiment intensifier le phénomène. » Pour Olivier de Wasseige, la situation est même plus alarmante que cela puisque le niveau de digitalisation des entreprises wallonnes est insuffisant. Et ce, compte tenu des standards internationaux. « Nos entreprises ont pris du retard dans la digitalisation et notre pays est à la traine dans la production d’entreprises numériques », raconte le patron de l’UWE. « Or, la numérisation est le secteur le plus porteur pour transformer en emplois nouveaux les emplois qui vont être perdus du fait de la modification du travail. Il faut donc continuer à permettre la transition la moins douloureuse possible, entre les emplois qui sont amenés à disparaitre, et ceux qui ne sont pas encore apparus. »

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Pourquoi si peu d’investissements dans nos entreprises ?

L’investissement : voilà encore une préoccupation capitale pour la plupart des entreprises interrogées. Selon elles, le manque de financement est un écueil de taille qu’il faut favoriser et encourager, à l’instar de certaines mesures prévoyant la déductibilité des investissements, comme l’extension du Tax Shelter Startup, mesure prise au sein de la législature actuelle, et vivement saluée par les entreprises. « Nourrir l’investissement est évidemment capital », explique à ce propos Murielle de Lathouwer. « Je me félicite notamment de la mise en place d’outils efficaces, comme la déductibilité pour revenus d’innovation qui permet d’exonérer fiscalement 85 % des revenus bruts issus de brevets ou encore de logiciels protégés par des droits d’auteurs. » 

Malgré ce genre d’incitants, force est pourtant de constater que le financement privé n’est pas toujours facilité en Belgique. En cause ? La frilosité des banques, qui faillissent à soutenir l’économie réelle. Dans les secteurs les plus nécessiteux, ceux des nouvelles technologies et du digital, les deniers sont particulièrement compliqués à trouver. « Les TPE sont souvent actives dans des domaines technologiques, d’innovation et de créativité », stipule Patrice Thiry. « Ces domaines permettent de créer de la richesse, mais nécessitent de l’investissement. Or, bien souvent, les banques sont frileuses à l’idée de soutenir des business qui reposent sur des technologies complexes, immatérielles, et bien souvent nébuleuses. Elles n’en comprennent pas toujours les enjeux. C’est pourquoi la création de niches fiscales est importante », conclut le fondateur de la maison de l’entreprise. La fiscalité est d’ailleurs considérée par les entreprises comme un élément fondamental pour leur compétitivité. Ainsi, bon nombre de celles ayant répondu à notre initiative considèrent que la pression fiscale représente un frein à leur développement, et beaucoup réclament donc la diminution de l’ISOC, pour investir davantage. 

Outre le manque de soutien bancaire, les investisseurs étrangers ne se bousculent pas toujours pour investir dans le sud du pays. La faute à un climat social compliqué, comme le souligne Pierre Rion. « La Wallonie n’est clairement pas attrayante pour un investisseur étranger. En effet, le nombre de grèves au sud du pays est beaucoup trop important, et le dialogue social est très compliqué. C’es pourquoi je suis pour la paix sociale et le dialogue dans chaque entreprise.» Pour le patron de W.IN.G, les syndicats ont une part importante de responsabilité dans la situation actuelle. Il souhaite les voir évoluer « Nos syndicats sont bien trop souvent dans une posture d’affrontement vis-à-vis du patronat. Ils devraient se rapprocher des syndicats allemands, qui représentent les travailleurs, tout en étant des interlocuteurs efficaces pour accoucher de solutions collectives. De la même façon, je pense qu’il faudrait leur accorder la personnalité juridique, pour les responsabiliser. »

Passons enfin aux conditions de travail 2.0

Dernier grand pôle dont l’importance a été affirmée avec conviction par les 200 entreprises : la flexibilité des conditions de travail. Comme en témoignent les réponses récoltées, une réforme de la législation sur le travail, devenue trop rigide, est plus que vivement réclamée par les protagonistes. À cet égard, les entreprises voient par exemple d’un bon oeil la réduction du temps de préavis durant les premiers mois d’un contrat, qu’ils considèrent comme étant une des mesures les plus bénéfiques adoptées par le gouvernement. Ils insistent aussi pour une accentuation, voire une modification des horaires de travail. « Il s’agit d’une vraie priorité », clame Muriel de Lathouwer. « La nouvelle génération de travailleurs souhaite des conditions de travail plus flexibles, ce qui colle aussi mieux à la réalité du terrain et aux besoins des entreprises. Ainsi, pourquoi ne pas autoriser quelqu’un à travailler les dimanches quand la situation le justifie, et partir plus tôt en période creuse ? La linéarité des emplois du temps est de l’histoire ancienne ! Il faut réfléchir à l’évolution du système et au principe de l’entreprise libérée, dans laquelle l’autonomie est accrue. Cela fait partie d’un processus de gestion d’entreprise réfléchie », clôture Muriel de Lathouwer. 

Dans cette optique, le télétravail apparaît comme une solution adaptée aux problématiques du XXIe siècle. « La mobilité belge, et a fortiori bruxelloise, est absolument catastrophique », raconte Pierre Rion. « Les multiples embouteillages créés par les flux de travailleurs sont néfastes pour l’environnement, et coûtent cher aux entreprises. Le télétravail pourrait endiguer le phénomène. » En octobre dernier, des experts du cabinet Peeters (CD&V) avaient évalué la facture des embouteillages bruxellois à plus de 100 millions d'euros pour les entreprises. Du côté du syndicat des indépendants, on prône aussi une libéralisation des conditions de travail, « pour se défaire plus facilement d’un travailleur qui ne convient pas. »