Bruxelles

Risque d’orage à l’horizon. Le 16 août s’annonce caniculaire autour de l’avenue du Port, le long du canal. C’est à cette date que les travaux de rénovation de cet important axe de pénétration dans la capitale débuteront. Et c’est un euphémisme de dire que ce projet, porté par la ministre Brigitte Grouwels (CD&V), est contesté depuis sa toute première ébauche.

Pour rappel, la ministre prévoit de remplacer 1,5 million de pavés de la longue et large chaussée, qui passe devant Tour&Taxis, par du béton armé de 90 cm d’épaisseur "pour supporter le passage des camions et diminuer la nuisance sonore", tout en y ajoutant une piste cyclable et une bande réservée aux bus de la Stib. Victimes collatérales de cet aménagement : les 300 platanes, dont certains ont près de 80 ans, seront abattus. "Un scandale, quand on sait que c’est l’un des rares coins de verdure de cette partie de la Ville, s’insurge Zoubida Jellab du comité de quartier Marie-Christine/Reine/Stéphanie. Et l’affirmation de Brigitte Grouwels, selon laquelle ces platanes seraient malades, est fausse. Aucune étude ne le prouve." Les riverains, qui ont reçu depuis longtemps le soutien de nombreuses associations (Inter-Environnement, l’Arau, le Bral), multiplient depuis plusieurs mois les actions (pétition qui a récolté 5000 signatures, affichage, parrainage des platanes, enchaînement aux arbres ) pour contrer ce projet. Sans succès. "La ministre n’a jamais accepté de nous recevoir et ne nous a jamais répondu personnellement", regrette Zoubida Jella.

Dernière action en date : une grande affiche a été placée place Sainctelette hier matin, avant que Bruxelles-Mobilité (administration responsable pour les travaux avenue du Port) n’ordonne de la retirer illico presto. Elle sera finalement "tolérée" jusqu’au 8 août, suite "à une intervention au plus haut niveau de la Région" (dixit les riverains). "Nous avions tous les accords pour cette affiche, mais visiblement Brigitte Grouwels veut nous museler. C’est un déni de démocratie car la démocratie moderne, ce n’est pas que voter. C’est aussi participer et donner son avis librement sur les projets de ville."

Bref, un nouvel épisode dans le conflit opposant la ministre à ceux qui se sont regroupés au sein de l’APPP (Action patrimoine, pavés, platanes). La "guerre des pavés" s’est envenimée récemment suite à la proposition d’un projet alternatif par l’APPP, intégrant piste cyclable mais gardant les pavés ainsi que les arbres. Sans réponse positive de la ministre. Brigitte Grouwels persiste et signe : le projet sera identique à celui voté par le gouvernement bruxellois, nous a encore confirmé, hier, son cabinet. Car parmi les membres du gouvernement, seule Evelyne Huytebroeck (Ecolo) s’est ouvertement opposée au projet de réaménagement en demandant un report des travaux, tout en ayant... donné son accord quelques mois plus tôt. "Mais plusieurs paramètres ont changé depuis le moment où la décision d’engager ce coûteux chantier (NdlR : 12 millions d’euros) a été prise, et notamment le fait que la Région a renoncé à aménager le Bilc (Brussels International Logistic Center) le long de la chaussée", justifie l’élue Ecolo.

Autre fait nouveau : une étude de la Stib propose de faire de la rue du Port l’axe principal des transports en commun dans le quartier. D’après Evelyne Huytebroeck, "cela fait vraiment beaucoup d’arguments qui militent en faveur d’une nouvelle analyse du projet". La réponse de Brigitte Grouwels a été immédiate : d’après elle, Evelyne Huytebroeck tente juste "d ’engranger quelque popularité à bon prix auprès d’un arrière-banc vert bien déterminé". D’autres membres du gouvernement se disent toujours ouverts à une révision partielle du projet, tout en se rendant compte qu’une marche arrière, à ce stade-ci de l’opération, coûterait "très cher" à la Région.

"Nous ne sommes pas de simples excités de la feuille, mais nous défendons aussi et surtout le patrimoine de Bruxelles, rétorque Zoubida Jellab. Cette avenue est l’une des dernières grandes artères pavées de la capitale. A Paris, ils pleureraient pour en avoir une de ce type, et nous, nous allons la détruire à grands coups de pelleteuses pour en faire une autoroute urbaine sans âme."

Un vent de soutien, inattendu et venu du Sud, a conforté l’APPP. L’un des plus grands paysagistes au monde, le Français Michel Desvigne, s’oppose au projet. Il s’en est expliqué récemment à nos confrères du "Soir". "Ces 300 platanes sont comme une ligne verte, une ligne d’horizon. Ce que l’on voit de loin, ce n’est pas le canal, ce sont les platanes. [ ] Si on les supprime, cela change tout. Ce projet a été conçu pour le Bilc, abandonné depuis. Il faut le faire évoluer."

Le compte à rebours est lancé et les différents comités ne comptent pas baisser les bras. Ils prévoient déjà une action musclée, mais "strictement non violente. Du type Greenpeace". "On espère bien que Brigitte Grouwels sera présente, mais on en doute. Si elle venait de temps en temps dans le quartier, elle se rendrait compte de l’aberration de son projet."

L’APPP a mis en place une veille de citoyen "permanente" le long de l’avenue. Autre membre du comité, Patrick Wouters, qui affirme avoir été "très courtois" avec la ministre pendant des mois, ne veut désormais plus la "ménager". "Avec ses 2245 voix de préférence, soit 0,48 % de l’électorat bruxellois, Brigitte Grouwels ne représente pas Bruxelles. Pourtant, Cette "Dame de Fer" a un grand pouvoir de nuisance". Prochaine action en vue pour le comité ? Des affiches seront collées à l’effigie de l’élue CD&V avec un slogan radical, rappelant un film au succès planétaire : "Massacre à la tronçonneuse".