Bruxelles

Lionel Isenge, 22 ans, mortellement poignardé en octobre 2005 près de la Bourse de Bruxelles ; Patrick Fikilini, 19 ans, décédé sous un coup de poignard à Anneessens en juillet 2007 ; Jonathan Luzimadio, 19 ans, mort poignardé en septembre dernier place Bara à Anderlecht. Ces jeunes d’origine subsaharienne figurent parmi les 11 victimes décédées depuis 2002 en région bruxelloise, à la suite de rivalités entre "bandes urbaines", un phénomène dont l’ampleur croît de jour en jour et qui mobilise de plus en plus l’attention des autorités politiques et des associations.

Le 22 mars 2002, Patrick Djunga, âgé de 22 ans, s’effondre poignardé Galerie d’Ixelles. A l’initiative de parents est fondé dans la foulée l’Observatoire Ba YaYa, actif dans l’encadrement de la jeunesse, la prévention, la médiation interculturelle et intergénérationnelle.

Acteur de terrain, l’Observatoire Ba YaYa tient avant tout à recadrer le vocable "bandes urbaines". "Nous réfutons ce terme et préférons parler de "groupes de jeunes" car si les symptômes et les faits sont similaires, les causalités s’avèrent différentes", insiste Mireille Robert, éducatrice au sein de l’association. Ainsi, "si la bande se constitue autour d’un objet illégal et/ou pécuniaire, le groupe se crée parce que les jeunes vivent dans le même quartier, ont les mêmes souffrances", explique-t-elle. De même, "la bande recrute ses membres selon le domaine de compétence tandis que dans un groupe l’adhésion se fait sur la base identitaire (ethnique ou par rapport au quartier d’habitation)". Autre critère de différenciation : "Dans une bande, la violence se manifeste en fonction du "butin" alors que dans un groupe cette violence est majoritairement intra-ethnique", ajoute-t-elle.

Black Wolves, Black Demolition, 1020 Bagdad, 1120 Versailles, 1140 Black de la mort Pourquoi ces groupes de jeunes sont-ils monolithiques et la violence intra-communautaire ? Pour Mireille Robert, "le nœud du problème est l’estime de soi". "La spirale de l’échec est assez saillante par rapport à la relation qu’ils ont avec la Belgique -le sentiment de domination, l’escalavage et la colonisation, l’exclusion et la discrimination -, avec l’Afrique -la peau noire fait référence à un statut de dominé ; ils fantasment l’Afrique alors qu’ils ne connaissent pas les fondements de leur culture-, avec les jeunes d’origine maghrébine - les jeunes Subsahariens ont le sentiment d’être moins bien traités et parfois dominés-, et avec leurs aînés dont ils considèrent qu’ils n’ont rien fait pour eux", détaille l’éducatrice.

A la lumière de cette analyse sociologique, l’Observatoire Ba YaYa formule l’hypothèse suivante : "Le jeune en mal d’estime de soi se poignarde lui-même en poignardant son alter-ego". "Pour nous, ces jeunes d’origine subsaharienne sont en souffrance identitaire." Conséquence ? Chaque année, la violence de ces groupes (NdlR : 18 sont identifiés) se fait plus aiguë : viols, une trentaine de blessés graves, entre cinq et dix comas et des décès. L’Observatoire Ba YaYa tire la sonnette d’alarme : "Entre 2002 et 2009, on est passé de 1,6 mort par an à cinq décès en 2009, et l’année n’est pas achevée ", prévient Mireille Robert.

En cause ? "Le sentiment de vengeance entre ces différents groupes ainsi qu’une réponse institutionnelle inadéquate et insuffisante", fustige l’association. "On ne peut pas prescrire un bon remède sans poser un bon diagnostic", affirme Ngyess Lazalo Ndoma, coordinateur à l’Observatoire. "Nous sommes tous belges, mais nous avons des origines différentes", poursuit-il. Selon lui, il y a donc lieu de "revisiter les politiques d’intégration, les dispositifs de prévention concernant les personnes d’origine subsaharienne". "Certes, revoir la politique d’intégration de toutes les communautés qui immigrent serait utopique, mais toutes les communautés ne s’entre-tuent pas", lâche Mireille Robert. L’association souligne par ailleurs la nécessité d’impliquer les parents africains ainsi que les associations africaines dans l’élaboration des projets d’intégration de ces jeunes.

L’Observatoire demande en outre de centraliser les compétences politiques, trop souvent éclatées entre les différents niveaux de pouvoir, mais aussi de commander une étude universitaire sur le phénomène ainsi que des Etats généraux sur la jeunesse subsaharienne.

Ces requêtes méritent que l’on ouvre le débat et la réflexion, et ce d’autant plus que la Région bruxelloise s’est engagée à mettre sur pied un Observatoire de la sécurité et de la prévention, dont l’une des missions sera d’étudier... la problématique des "bandes urbaines".