Bruxelles

A l'heure où Bruxelles est au coeur des débats intellectuels et politiques et où Flamands et francophones s'engluent dans les querelles communautaires, voici une intéressante étude de Philippe Van Parijs, professeur à l'Université catholique de Louvain (UCL), et publiée sur le site de Brussels Studies (numéro 6, 3 mai 2007).

Intitulée "Bruxelles capitale de l'Europe : les nouveaux défis linguistiques", l'étude de M. Van Parijs fait état "d'une transformation sans précédent dans le paysage linguistique de l'Europe, de la Belgique et de Bruxelles, dont il est grand temps de prendre la mesure" : la diffusion explosive de l'anglais.

En utilisant comme indicateur la proportion de la population disant parler une langue bien ou très bien (comme langue maternelle ou comme langue apprise) et en divisant cet indicateur selon les tranches d'âge, Philippe Van Parijs s'est d'abord penché sur la dynamique en cours en Europe. On constate en passant des Européens les plus âgés (65 ans et plus) aux plus jeunes (15 - 24 ans), une montée de l'anglais de 24 à 59 pc. Pourquoi ? "La proportion d'Européens qui apprennent "bien ou très bien" l'anglais, comme 2e ou 3e langue, est passée de 10 à plus de 50 pc, contre une augmentation de 7 à 11 pc pour le français", rapporte l'étude.

L'anglais, 1re langue du pays

La diffusion explosive de l'anglais n'épargne nullement la Belgique. En passant des plus âgés aux plus jeunes, la connaissance de l'allemand, 1re langue d'Europe parmi les retraités, faiblit tandis que la connaissance de l'anglais est proche de rejoindre celle du français et du néerlandais. Selon M. Van Parijs, "lorsque les adolescents d'aujourd'hui auront terminé leur apprentissage linguistique, il est probable que l'ordre des trois langues sera inversé. L'anglais sera devenu la 1re langue du pays, le néerlandais la 2e et le français passera 3e, en raison d'une compétence des Flamands en français certes encore très supérieure à la compétence des Wallons en néerlandais, mais pâtissant désormais, au niveau de l'intensité de l'apprentissage, de la concurrence de l'anglais : plus les Français et les Wallons apprennent l'anglais, moins les Flamands auront de raisons et d'occasions d'apprendre le français".

Et à Bruxelles ?

L'étude indique que seules dans trois provinces (Brabant wallon, Brabant flamand et Flandre occidentale) le degré de connaissance de la seconde langue nationale reste supérieur à la connaissance de l'anglais. De plus, "dans la réalité, c'est de très loin le Brabant flamand (avec 94 pc de néerlandophones et 66 pc de francophones) et non Bruxelles (avec respectivement 31 et 96 pc) qui peut prétendre au titre de région bilingue du pays", commente M. Van Parijs. Néanmoins, précise-t-il, il ne faut pas pour autant assimiler Bruxelles à une province wallonne. De fait, les "Belges de souche" représentent 44 pc à Bruxelles, contre 80 pc dans toutes les provinces flamandes et wallonnes.

En ce qui concerne les quatre langues les plus répandues en Belgique, l'étude montre que la diffusion de l'allemand est la plus forte en Flandre et la plus faible en Wallonie, communauté germanophone incluse. De même, l'anglais est devenu la 2e langue en Wallonie mais aussi à Bruxelles, alors que le français reste de justesse la 2e langue en Flandre.

Eviter les ghettos

A la lumière de ces constats, Philippe Van Parijs soutient que "nous avons besoin d'une langue commune qui soit largement diffusée au sein de toutes les couches de la population". Et de continuer, "les hasards de l'histoire ont confié ce rôle à l'anglais. C'est donc en anglais que fonctionneront et communiqueront toujours plus les institutions européennes et la société civile qu'elles attirent". Conséquence : le nombre d'"Européens" ne cessera de croître à Bruxelles, mais il faudra éviter qu'ils vivent en ghettos. A ce titre, M. Van Parijs se réjouit de la création d'une 4e école européenne à Laeken, mais plaide pour commencer à mettre en place, aux niveaux maternel et primaire, des écoles où puissent se retrouver ensemble les enfants d'un même quartier fréquentant actuellement les écoles relevant de la Communauté française, de la Vlaamse Gemeenschap et du Conseil supérieur des écoles européennes. "La Région bruxelloise", insiste M. Van Parijs, "doit être habilitée à s'atteler à cette tâche afin d'éviter que la capitale de l'Europe ne se fige en capitale de l'apartheid".

Enfin, face à la montée en puissance de l'anglais, "seule une politique volontariste, jointe de part et d'autre à une fermeté croissante dans la mise en oeuvre du principe de territorialité linguistique, peut rendre réaliste le progrès, ou tout simplement la non-régression, de la connaissance de l'autre langue".

L'intégralité de l'étude peut être téléchargée sur le site Web www.brusselsstudies.be