Bruxelles

C’est une des façades Horta les plus travaillées. D’habitude plus lisses, celle-ci dénote par la finesse de ses courbes végétales et organiques, par ses excroissances au niveau du bow window et des corniches, proéminentes, ainsi que par la qualité de ses matériaux, principalement de la pierre bleue.

Une façade "très caractéristique de l’art nouveau et d’Horta dans sa période la plus flamboyante : par après son style est devenu beaucoup plus sévère et moins ornemental", estime Guy Conde-Reis, architecte à la direction des monuments et sites de la région bruxelloise.

"Je trouve que ce serait bien de racheter une faute historique en mettant en avant ce patrimoine d’une manière ou d’une autre", appuie Charles Picqué (PS), ministre-Président de Bruxelles-Capitale. La faute historique ? Cette façade ne se tient plus fièrement au bout de l’avenue Louise - pas plus que l’hôtel Aubecq qui la portait. Elle se trouve aujourd’hui couchée sur des palettes, à l’état de puzzle, dans un hangar appartenant à la région bruxelloise.

"L’hôtel Aubecq a été construit entre 1900 et 1903, sur une parcelle prestigieuse de l’avenue Louise", rappelle Guy Conde-Reis. "Octave Aubecq était un grand industriel dans le domaine de la tôlerie et de l’émaillerie". Une partie de ses usines est bombardée pendant la Première Guerre mondiale et l’industriel quitte la Belgique pour la France. L’hôtel reste encore dans la famille le temps d’une génération.

En 1949, le fils Aubecq le revend à un promoteur immobilier qui envisage de démolir l’ensemble pour y construire à la place des immeubles de standing. Des voix s’élèvent pour s’y opposer : Julie Horta et l’architecte Jean Delhaye. Finalement, le ministre des travaux publics de l’époque, Auguste Buisseret, décide que sera démontée et conservée la large façade principale - de 15 mètres sur 11- "en vue d’un remontage ultérieur qui n’a jamais eu lieu."

Alors, la façade voyage. Surtout ses pierres : entreposés à Namur, Saint-Gilles, dans une école, puis finalement englouties par la nature dans un terrain vague de Tervuren. Ferronnerie et châssis ont pour leur part rapidement trouvé une place dans une caserne bruxelloise.

Puis, il y a dix ans, la région souhaite acquérir la façade, encore patrimoine du fédéral. Elle désigne un architecte, Nicolas Creplet, pour mener une étude scientifique poussée, depuis l’inventaire au cahier des charges. Avec la contribution de tailleurs de pierres, la façade est repêchée du terrain vague, les pierres sont déménagées sur des palettes dans un hangar où elles sont disposées selon un classement, pour enfin être nettoyées. "On était étonnés que la majorité des 634 pierres de la façade étaient là. Il n’en manque que 5 ou 6."

Ensuite, entouré d’archéologues, Nicolas Creplet établit une description de l’état de conservation : "Pierre par pierre on a dû déterminer leur état. Ce sont des pierres très travaillées. Des pierres bleues de très bonne qualité, avec un encadrement de granit rouge autour des fenêtres principales, et du granit gris au-dessus des portes. Il y a moins de dégâts que prévu. Les pierres n’ont pas été fortement altérées par les déménagements." La ferronnerie et les menuiseries se trouvent dans un "état moyen mais correct".

Ensuite l’équipe de l’architecte analyse la manière dont les pierres ont été assemblées pour remonter la façade en 3D Et étudie comment restaurer la pierre "si on fait un jour quelque chose de la façade."

Justement, quelles seraient les options ? "En tout cas, nous n’allons pas en rester là et nous allons étudier les possibilités." Le ministre-président les énumère : "élever la façade telle quelle. Ou bien la relever et l’intégrer dans une construction nouvelle." Charles Picqué propose encore, en vue du 150e anniversaire de la naissance d’Horta, l’an prochain, "de mettre sur pied une grande expo, où le public pourra découvrir cette façade". Et imagine par ailleurs la création d’un centre d’art nouveau à Bruxelles, où les pierres seraient laissées "telles quelles pour étudier les différentes techniques de construction."

Reste que reconstituer la façade dans l’alignement urbain classique semble le plus difficile. "Techniquement ce sera possible. Maintenant, c’est presque une question idéologique. C’est du sur-mesure, de la haute couture faite dans un endroit précis, près du bois de la Cambre, selon une implantation précise. C’est quasi impossible de trouver un autre endroit qui corresponde, on a déjà cherché". L’appel aux bonnes idées est lancé.