Magasins vides, mendicité, incivilités, insécurité: les commerçants dressent aussi le bilan du piétonnier

N. G., S. VdS. et Pa. D. Publié le - Mis à jour le

Bruxelles "Tout le bas de la ville a vu son chiffre d’affaires baisser de 30 %", avance le président des commerçants.

La Ville de Bruxelles dressait dans nos pages de lundi un bilan positif des huit mois de test du piétonnier. "Une réussite incontestable et chiffrée" , annonçait le bourgmestre Yvan Mayeur (PS). Fréquentation piétonne et cycliste en hausse, "pas d’effet mini-ring" , pollution en baisse. "Tous les indicateurs sont au vert" , s’est encore félicité Yvan Mayeur, le confortant dans son idée de lancer les travaux de l’un des plus grand piétonnier d’Europe (après Venise).

Mais, comme l’a constaté l’opposition cdH et Écolo, "il est un peu risible de dire que tout va bien" , alors que le bilan de la Ville ne comporte pas de volet socio-économique.

Car à entendre les commerçants du centre, du moins leur représentant, la situation est loin d’être idyllique et serait même plutôt cauchemardesque. "Pour tout le bas de la ville, c’est une catastrophe !" , n’hésite pas à dire Alain Berlinblau, président de l’association des commerçants du centre-ville. "Depuis la mise en place du piétonnier, les commerces ont perdu, en moyenne, 30 % de leur chiffre d’affaires. Sainte-Catherine a perdu 20 % de fréquentation, il y a des commerces à remettre rue Antoine Dansaert, la rue du Midi va très mal, tout comme le boulevard Adolphe Max. Il y a désormais une barrière psychologique. Les clients se disent : je ne vais plus dans le centre-ville, c’est un véritable labyrinthe, un parcours du combattant" , ajoute-t-il.

Pourtant, à ce jour, il n’existe pas d’étude pour analyser l’impact réel du piétonnier sur le commerce et ces déclarations sont basées sur un ressenti.

Témoignages de commerçants du boulevard Anspach, de Sainte-Catherine, de Dansaert, de la rue du Midi et du boulevard Adolphe Max. Tous ne sont pas aussi catastrophés que le président des commerçants le laisse entendre mais, il faut bien écrire que, pour l’heure, aucun n’a vu sa situation s’améliorer depuis la mise en place du piétonnier.


Adolphe Max: "Notre quotidien, un magasin vide"

Le boulevard Adolphe Max semble être le quartier qui souffre le plus du piétonnier. Hier, le boulevard était pratiquement désert. On remarque à peine qu’ici, la circulation automobile est autorisée. Pourtant, la Ville a récemment pris des mesures en faveur des commerces en permettant à nouveau de tourner à droite, sur la place De Brouckère, en venant de la rue du Fossé aux Loups. 

Mais de l’avis de plusieurs commerçants,  "cela ne change strictement rien" "Notre quotidien, c’est désormais un magasin vide" , explique Frédéric du Western Shop, le célèbre magasin de bottes de chapeaux.  "On a tout de même un avantage. Notre magasin est tellement spécialisé que les clients fidèles viennent toujours mais ils se plaignent tous de l’accessibilité. Les clients de passage, eux, ne viennent plus" , détaille Frédéric.  "Le tourne à droite ne change rien car personne n’est au courant" , ajoute-t-il.  "Quatre magasins ont disparu sur le boulevard, trois autres sont moribonds. Pour ma part, j’ai eu deux clients aujourd’hui. J’ouvre le dimanche après-midi pour compenser les pertes de la semaine" , explique Frédéric qui dit avoir déjà eu deux offres de promoteurs immobiliers qui voulaient racheter son magasin, à prix cassé. En face, un magasin de robes de mariées subit le même sort.  "Mes clients venaient en voiture. On a dit : place au piéton et maintenant, plus personne ne vient. Le mal est fait et les changements n’y feront rien" , conclut Manuel.


Dansaert: "Ce sont les chaînes qui souffrent"

Pour le président de l’association des commerçants du centre-ville, la rue Antoine Dansaert, haut lieu de la création textile, passe un très mauvais moment :  "Rue Blanche est déjà parti, Kure pense à s’expatrier à Louise et The Kooples est à remettre."  Pour l’opticien Cappelle, il s’agit avant tout d’un problème de communication. 

"On a laissé croire que pour les gens du Sud de Bruxelles, le quartier était inaccessible. Mais ce n’est pas le cas" , explique Laurent qui, pour sa part, n’a pas vu pour autant les clients déserter son magasin . "Ce sont les chaînes qui souffrent. Si une marque a plusieurs boutiques, les gens se rendront dans une qui est plus accessible" , explique Laurent pour qui, c’est surtout le négativisme ambiant, souvent relayé par les médias, qui fait fuir les clients.


Anspach: "Le sentiment d’insécurité s’est intensifié"

DD se tourne les pouces derrière le comptoir de son magasin, Caroline Music, situé à deux pas de la Bourse. Il faut dire qu‘il a perdu pas mal de clients depuis l’installation du piétonnier. "   L’aménagement est quasiment nul, les clients qui venaient en voiture ne viennent plus et puis, il y a clairement un sentiment d’insécurité… "

Mendicité, incivilités, DD énumère les phénomènes qui se sont, selon lui, intensifiés depuis que le boulevard est piéton. "   Certains clients ne viennent plus à cause de ça   ." Bernard et Philippe, qui travaillent en face, à Multi BD, renvoient la même image. "   On n’est pas contre le piétonnier mais contre la façon dont il a été imposé. Mis à part la baisse du chiffre d’affaires inévitable, il y a un total manque de communication, et toujours pas de parking fléché.   " Récurrent chez les commerçants, le sentiment d’insécurité qui effraye les clients. Selon Bernard,  "   la bouche de métro est, plus qu’avant, devenue un point de vente de drogue   ".   Philippe précise, "   avant l’hiver, il y avait souvent des agressions verbales, des empoignades. J’ai peur qu’elles reviennent.   "


Rue du Midi: "On a perdu les clients qui avaient les moyens"

L’impact du piétonnier n’arrange pas plus les commerçants du quartier du Midi. John, employé à 72 records, ne décolère pas. " On a perdu des bons clients, des gens qui avaient les moyens et qui venaient en voiture pour acheter en quantité. La boutique de fringues à côté a fermé. "  

Sensible à ce qui arrive à tous les commerçants de son quartier, il déplore notamment le manque de dispositifs pour les personnes âgées. " Les patients de l’orthopédiste Brasseur, un peu plus loin, ne peuvent plus y accéder. Ils ne peuvent même pas prendre le taxi ." Walter, directeur de la société, confirme : " Certains de mes patients m’ont dit ‘ je ne viens plus, c’est trop difficile’ . J’ai rencontré M. Mayeur en personne, il m’a dit qu’il assumait pleinement de ne pas avoir choisi le mode de la concertation. " Il nuance tout de même son opinion : " Je suis pro-piétonnier mais il y a une absence totale de concertation. Les commerçants subissent. " Il estime qu’il aurait fallu faire appel à des experts pour que la transition soit " moins douloureuse ".


Sainte-Catherine: "On se retrouve tous fragilisé"

Le patron du Noordzee, célèbre poissonnerie de la place Sainte-Catherine, dit pourtant avoir attendu avant de critiquer. 

"Mais c’est indéniable, on le sent : ça tourne moins bien. Il y a moins de passage, moins d’ambiance. Certains restaurants sont à remettre ou ont licencié. Le réel problème, c’est l’accessibilité. Les arrêts de bus ont été déplacés, la place reste accessible en voiture, mais il faut vraiment connaître et les gens se perdent. Du coup, ils ne viennent plus" , déplore Wauter. À côté, la non moins célèbre boulangerie Charli fait également grise mine. " Quand je suis arrivé dans le quartier, il explosait et, d’un seul coup, on se retrouve tous fragilisé. Dès la mise en place du piétonnier, j’ai vu une baisse instantanée et constante de mon chiffre d’affaires. Je pense que le piétonnier fait fuir les clients à haut pouvoir d’achat qui venaient en voiture. Pour Sainte-Catherine et Dansaert, c’est un problème !" .


Les chiffres d’Yvan Mayeur revus à la baisse

Lundi, le bourgmestre de Bruxelles, Yvan Mayeur (PS), évoquait une hausse considérable de la circulation piétonne sur les grands boulevards depuis la piétonnisation, en s’appuyant sur des comptages réalisés en août et en septembre par Atrium. 

Ceux-ci faisaient état d’une fréquentation multipliée par 2,5. Des résultats chiffrés remis en cause par l’Arau (l’Atelier de Recherche et d’Action Urbaines) qui a fait savoir hier que les chiffres d’Atrium font davantage état d’une stagnation. Contactée par nos soins, l’agence régionale du commerce fait savoir qu’il y a sans doute eu une erreur dans l’interprétation des chiffres. 

"Avant la mise en place du piétonnier, les comptages étaient effectués sur chacun des trottoirs des boulevards et donnaient lieu à des chiffres séparés. Il fallait donc additionner ces chiffres pour les comparer aux derniers comptages. En additionnant les comptages des deux trottoirs, on constate une hausse, mais elle n’est pas aussi importante ", explique Arnaud Texier. Le directeur d’Atrium estime qu’il est prématuré de tirer des conclusions sur la circulation piétonne étant donné la volatilité de ces flux.  "Une semaine, on observait une augmentation et la semaine d’après, cela diminuait. De nouveaux comptages seront réalisés en avril et permettront d’obtenir un point de comparaison plus scientifique" , conclut-il.