Bruxelles

Conservateur au Musée juif de Bruxelles, Philippe Pierret est un éminent spécialiste de l’Histoire sociale et religieuse du judaïsme en Belgique et en France, du XVIIe au XIXe siècles.

Auteur de plusieurs ouvrages de référence sur ces thématiques, il s’était lancé voici dix ans dans une recherche de longue haleine aussi pointue que minutieuse. Il avait en effet conçu le dessein "de redonner sinon un visage - à l’ensemble des membres de la communauté juive de Bruxelles, totalement oubliés faute d’archives familiales ou de photos anciennes - au moins une identité, un statut, un lieu de provenance, un métier, une adresse de résidence, une parentèle…"

Un "Who is who" étonnant

Afin de concrétiser ce gigantesque projet, il s’est plongé en 2005 dans la lecture de milliers de documents anciens. Une recherche énorme qui vient de déboucher sur la publication du premier tome du "Livre des petits" qui comme son sous-titre le précise est le répertoire des familles juives à Bruxelles. Elle couvre la période de 1785 à 1885; un second volume portera lui sur la période de 1886 jusqu’à l’avènement de la Première Guerre mondiale.

Comme le souligne Karel Velle, l’Archiviste général du Royaume dans la préface, Philippe Pierret innove à propos de l’histoire de la présence juive dans la capitale en établissant un "Who is who" dont la particularité "est de se consacrer aux petites gens, aux moins connus, aux oubliés n’ayant laissé que peu de traces, au contraire de nombreux ouvrages consacrés aux grandes familles juives qui ont marqué nos régions dans les domaines politiques, artistiques et financiers". La vision n’en est que plus originale puisqu’ "elle donne une résonance à la vie quotidienne, aux préoccupations économiques et aux difficultés d’adaptation de cette majorité oubliée". L’approche est à la fois historique et généalogique et ouvre la voie à moult recherches.

L’auteur a fréquenté assidûment les dépôts des Archives du Royaume, à Bruxelles, à Arlon et à Beveren et a consulté nombre de travaux. Finalement, ce "livre des petits" (dont certains allaient devenir grands !) est une vraie somme avec un répertoire chronologique et alphabétique de 1319 personnes mais il va plus loin à partir des actes de sépultures de la fin du XVIIIe siècle et du premier tiers du XIXe siècle…


Une communauté juive très éclectique au service de la capitale et du pays

Pour un non-initié, travailler sur des registres d’état-civil et d’autres archives suscitant moult recoupements doit être synonyme de recherches laborieuses et quelque peu ennuyeuses; à lire l’ouvrage de Philippe Pierret, il n’en est rien. Mais notre historien est, évidemment un "accro".

N’empêche, même pour un familier des registres comme lui, son travail sur les "petits de Bruxelles" lui a apporté beaucoup de satisfactions !

"La consultation de données de ce type est toujours surprenante car on en ressort avec beaucoup d’informations à caractère anecdotique, des détails truculents et des énigmes non résolues", note l’auteur.

Philippe Pierret passe même au stade du ravissement lorsqu’au détour d’un registre de l’état-civil, il tombe sur des annotations ou des codicilles ajoutés à l’encre rouge qui lui permettent d’éclaircir des changements de noms, des modifications de statuts voire un titre de noblesse…

Quand la femme devient visible…

"Un Alsacien était cité comme comte romain mais il ne pouvait porter sa distinction que dans l’enceinte du domaine pontifical."

Non sans quelque malice, l’auteur ajoute que "la consultation de ces archi ves rend aussi visible la femme là où l’Histoire omettait de la vo ir selon l’expression de l’historienne Arlette Farge…"

Utile à l’identification de tombes

Mais son travail lui a aussi permis d’identifier les "propriétaires" des sépultures de près de trois champs de repos successifs, de l’enclos de la fabrique de Sainte-Gudule aux inhumations du champ de repos de Saint-Gilles (fabrique d’église de Notre-Dame de la Chapelle) qui allaient faire l’objet d’une translation au cimetière du Dieweg à Uccle à partir des années 1880…

Le travail de Philippe Pierret jette aussi un regard sur l’évolution des noms et sur leur lente mais irréversible inscription officielle avant de devenir obligatoire à l’instigation de Napoléon.C.Le

Philippe Pierret, "Le livre des petits. Répertoire des familles juives à Bruxelles, tome 1, Musée juif de Belgique, 511 pp et un CD-Rom, 45 €.