Gazette de Liége

L’expérience va être menée dans cinq villes belges (dont Liège) pendant deux ans. "Housing First" est un projet lancé par la secrétaire d’Etat à l’Intégration sociale et à la Lutte contre la pauvreté, Maggie De Block (Open VLD), financé à hauteur de 800000 euros par an par la Loterie nationale et via le ministère des Finances, qui vise à offrir à des sans-abri l’accès direct et durable à un vrai logement.

Le concept n’est pas neuf puisqu’il a été initié aux Etats-Unis dans les années 90 et déjà adapté au Canada, en Australie, au Japon et dans plusieurs pays européens. Il débarque aujourd’hui à Bruxelles, Anvers, Gand, Charleroi et Liège, où ses modalités d’application seront laissées à l’appréciation des acteurs de terrain. A Liège, c’est le Relais social qui se chargera de mettre "Housing First" en œuvre. Il recevra pour ce faire une enveloppe de 114600 euros par an. Et le concept est loin d’être une découverte pour les acteurs sociaux liégeois. "On faisait déjà du Housing First sans le savoir, avec notre projet Alor qui existe depuis trois-quatre ans. Il s’agit, comme pour Housing First, d’amener des personnes sans-abri, parmi les plus déstructurées et qui rencontrent des problèmes de santé mentale et d’assuétudes, vers un vrai logement, sans passer par la case abris de nuit", explique Yvon Henry, le coordinateur du Relais social.

Un parcours lourd et chaotique

Grâce à Alor, 14 SDF ont trouvé un toit l’an dernier. "Nous relogeons une dizaine de personnes par an. Le public cible est repéré par les éducateurs de rue, les hôpitaux et les partenaires du Relais social. Les candidatures sont examinées au cas par cas par l’ensemble de l’équipe. Certaines personnes ne conviennent pas, par exemple parce qu’elles auraient des problèmes à vivre seules ou présentent des troubles psychiatriques et d’addiction trop sévères, poursuit Yvon Henry. Nous touchons un public majoritairement masculin (80 %), âgé en moyenne de 45 ans pour les hommes et de 37 ans pour les femmes. Ces personnes ont toutes eu un parcours de vie très difficile. Elles cumulent les problèmes et ont souvent rompu les ponts avec leur milieu d’origine."

Ces sans-abri qui, sur base volontaire, participent au programme Alor sont mis en rapport avec un travailleur social qui fait office de "capteur logement". "Il fait les petites annonces et se charge de convaincre les propriétaires d’accepter de louer leurs biens à ces SDF. Car les logements trouvés peuvent être sociaux mais aussi privés et là, ce n’est pas toujours facile", indique le coordinateur du Relais social. Peur des dégradations, du profil du futur locataire… Mais parfois, les choses se passent à merveille et on assiste à des élans de solidarité. "On a vu des voisins aider au déménagement ou veiller après l’installation à ce que tout se passe bien."

Ce "capteur" du Relais social est aussi là pour vérifier la salubrité des logements, ou si le rapport montant du loyer/surface habitable est juste. Les budgets du CPAS de Liège ne permettant pas une aide au payement de la caution locative ou au loyer, c’est au locataire à assumer cette charge, grâce à son revenu d’intégration. "S’il y a un problème, on peut solliciter des partenaires pour une aide financière de type prime au déménagement", précise Yvon Henry.

Réapprendre à vivre dans un chez-soi

Les personnes relogées bénéficient d’un encadrement psycho-médico-social complet, en amont et en aval de leur emménagement. "On accompagne les personnes dans les visites des appartements; on engage un travail éducatif sur les contraintes de la vie… On leur apprend à gérer leurs limites et celles des autres. Ça peut parfois être difficile de retrouver une intimité après des années passées dans la rue. On peut citer l’exemple de cette personne que nous avons relogée et qui a dormi pendant les trois premières semaines sur son balcon, tant l’habitude du plein air était ancrée. Et puis, si les problèmes des personnes sont trop lourds à prendre en charge par notre équipe, on oriente la personne vers d’autres services plus compétents."

La réussite, en terme de réinsertion, est aléatoire. "Des candidats que l’on pensait en condition pour s’en sortir échouent et vice-versa. En tout cas, avoir un toit sur la tête est le besoin fondamental à assouvir avant d’envisager quoi que ce soit d’autre", souligne Yvon Henry.

Ça marche ailleurs

Ce sera bien tout l’enjeu qui sera mesuré au terme de ces deux années d’expérience Housing First. Dans d’autres pays où elle a été menée, le taux de réussite est plutôt élevé. Il tourne autour de 75 % de personnes maintenues dans leur logement au bout de deux ans. "Mais les budgets sont beaucoup plus conséquents", tempère le coordinateur.

Dès l’annonce de la mise en œuvre du projet en juillet, le Relais social de Liège s’est mis en quête de candidats. "22 personnes, 13 hommes et 9 femmes, ont déjà introduit une demande. Une est déjà logée et quatre sont en recherche active d’un domicile." Dans les cinq villes, 110 SDF constitueront le groupe expérimental. La première évaluation de Housing First aura lieu au printemps prochain. Au bout des deux années, une équipe se chargera d’examiner la pertinence de poursuivre le projet en Belgique, selon des critères bien précis : bien-être mental et physique des relogés, insertion sociale et professionnelle, stabilité dans le logement, aptitude à l’autonomie, à la gestion des finances… Et si l’expérience n’est pas prolongée, Liège poursuivra en tout cas dans cette voie du relogement direct avec son programme Alor.